Petite histoire du polar, épisode 5 - Chandler et Marlowe, le grand réveil du hard boiled

Laissons à César ce qui appartient à César : si le hard boiled doit beaucoup, dont une partie de sa postérité, à la réflexion et aux écrits de Hammett, Rome ne s’est pas faite en un jour, et nul Caesar n’est à lui seul l’Empire. Pareillement, il serait simpliste de réduire la naissance d’un sous-genre littéraire à un seul homme, quel que soit son talent, tout Hammett fut-il.

Deux phénomènes viennent en effet appuyer l’essor du roman noir américain, avec ce côté si typique qui inspira de nombreux écrivains de polar de par le monde : d’une part la démocratisation des écrits de fiction « de mauvais genre » grâce aux pulps magazines, d’autre part la présence d’un riche terreau littéraire qui va inspirer d’autres figures de précurseurs, moins célèbres. Rapide tour des lieux avant d’entrer dans le vif du sujet.

Les pulps sont des « magazines » à bas coûts

Les pulps sont des « magazines » à bas coûts (imprimés à partir de pulpe de papier de piètre qualité) très ancrés dans la culture anglo-saxonne au même titre que les dime magazines (« histoires à 10 cents »), leurs précurseurs. Si les pays francophones connurent des publications équivalentes, elles n’eurent pas la même postérité et longévité du fait d’une diversification éditoriale moins importante : c’est en effet aux États-Unis, et dans une moindre mesure en Angleterre, que ces magazines permettront l’essor de la science-fiction et du polar, qui trouveront leurs lecteurs notamment auprès de la jeunesse masculine et des masses populaires.

Ces deux genres à la reconnaissance tardive voire incertaine dans l’aire francophone ont trouvé dans l’Amérique un melting pot d’influences littéraires fécond : mouvement romantique commun à la sphère occidentale, influences du roman gothique anglais ainsi que des littératures victorienne et élisabéthaine, héritage vivace et décalé dans le temps des écrits de Poe (et ses suiveurs), mais aussi fort développement économique, urbanisation galopante, ancrage des scènes urbaines déjà post-industrielles, qui s’accompagnent de toutes les corruptions.

C’est le pulp «  Black Mask  » qui peut s’enorgueillir d’avoir fait émerger le hard boiled, et certains de ses auteurs désormais les plus connus. A tout seigneur tout honneur, le romancier naturaliste Caroll John Daly fut le réel précurseur, avec son personnage de private detective Race William, hâbleur mais droit, dur-à-cuir proposant de nouvelles formes d’héroïsme, moins manichéennes.

Marlowe, c’est une œuvre poétique à lui tout seul

Ce « privé » servira de modèle à de nombreux autres auteurs, et devance de quelques mois Continental Op, le premier personnage de Hammett. Sam Spade, le héros du Faucon de Malte (1929), un autre des characters de ce dernier, est une sorte de synthèse entre ces deux personnalités. Le talent et l’influence de Hammett le rendent incontournable auprès d’une nouvelle génération d’écrivains, inspirés (notamment) par ses écrits.

Le premier d’entre eux est Raymond Chandler. Grand amateur de pulps, il se met à écrire et certaines de ses nouvelles sont publiées par Black Mask dès 1933. Son Grand œuvre est incontestablement Le Grand sommeil (1939), ne serait-ce que parce qu’il donne naissance au personnage emblématique de Philip Marlowe.

Marlowe, c’est une œuvre poétique à lui tout seul. D’abord parce que son nom même est un hommage au dramaturge et poète élisabéthain Christopher Marlowe, à qui l’on prête la création du vers blanc (vers syllabique sans rime), qui peut faire écho à ce que représente le polar vis-à-vis du roman classique. Il initie ainsi l’hommage patronymique d’inspiration culturelle que l’on retrouvera souvent dans le polar, que l’on pense par exemples aux personnages de Bosch de Michael Connelly ou au Montalbano d’Andrea Camilleri.

C’est ensuite le premier personnage de détective dur-à-cuir que l’on suivra au long cours. Il apparaît en effet dans les huit romans ou trames de romans ainsi que dans cinq nouvelles de la plume de Chandler. Cette empreinte durable, cette familiarisation avec le personnage et ses traits de caractère vont influencer de manière pérenne lecteurs et écrivains, admirateurs de son idéalisme déchu.

ce qui captive c’est le côté complexe et ambivalent du personnage

C’est enfin cette personnalité et ce milieu qui fascinent : Marlowe est un observateur désabusé voire pessimiste d’une société corrompue du plus haut (ceux qui détiennent les rênes du pouvoir) au plus bas de l’échelle sociale, dans une Amérique hypocrite et décadente qui transgresse allègrement ses lois et sa morale et voue un culte au roi dollar. Il préfigure ces policiers en marge d’un système qu’ils réprouvent, qui feront florès tout au long de l’histoire du polar (à vous de faire la liste !).

Mais au-delà d’une posture morale, ce qui captive c’est le côté complexe et ambivalent du personnage, qui ressemble (enfin) à ses lecteurs, à leurs aspirations secrètes, à leurs failles. C’est un fin limier avide de justice, mais volontiers bagarreur, cynique ou porté sur la bouteille. Taciturne mais capable d’un humour grinçant et narquois. Mal dégrossi et imbibé, mais volontiers philosophe, amateur d’échecs, de poésie, de musique ou de littérature. Il n’hésite pas à user de violence pour parvenir à ses fins, mais fait preuve d’une sagacité rare, notamment quand il s’agit de résister aux femmes fatales qui fascinent l’époque. Chandler tient ce propos éloquent vis-à-vis de son personnage : « Je pense qu’il peut séduire une duchesse et je suis quasiment sûr qu’il ne toucherait pas à une vierge  ».

Le Grand Sommeil (1939), Adieu, ma jolie (1941), La Grande Fenêtre (1942), La Dame du lac (1943) vaudront à Chandler une grande célébrité et le début d’une double relation contrastée avec le 7ème art. Du côté blanc, de multiples adaptations cinématographiques (huit en huit ans) qui vont populariser et rendre emblématique le personnage de Marlowe. Du côté gris, la mise en suspens de sa carrière littéraire au profit d’un emploi de scénariste (jamais sur l’adaptation de ses propres œuvres) qui lui vaudra une grande reconnaissance (deux nominations aux Oscars) mais aussi de douloureuses expériences humaines (conflit avec Billy Wilder puis plus tard avec Alfred Hitchcock).

Affecté par ces déceptions humaines et bien plus encore en 1954 par le décès de sa femme, de dix-huit ans son aînée, retombant dans son travers de jeunesse, l’alcoolisme, Chandler sombre progressivement dans un état de dépression chronique qui contraste avec son aura littéraire grandissante. Il passe finalement l’arme à gauche en 1959 : une mort qui marque l’acte de naissance d’une influence considérable et pérenne sur le monde du polar.

Voir aussi : Les pulps magazine, outils de popularisation des « mauvais genres ».
Voir aussi : William Riley Burnett, Jonathan Latimer, Brett Haliday, les précurseurs méconnus du roman noir américain

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