Interview des éditrices Violaine Chivot et Carla Briner

Bepolar  : Tout d’abord, pourriez-vous nous esquisser votre parcours jusqu’à la direction du Masque ?
Violaine Chivot : J’ai travaillé comme assistante d’édition pour JC Lattès, puis pour les éditions rue Fromentin et Calmann-Lévy avant d’arriver au Masque comme éditrice du domaine français.
Carla Briner : Je suis d’origine anglaise et je travaille dans l’édition depuis dix ans, d’abord en Angleterre puis en France aux Editions des Deux Terres. J’ai rejoint les Editions du Masque en tant que responsable du domaine étranger il y a un an. Après avoir dévoré les romans d’Agatha Christie quand j’étais plus jeune, c’est un plaisir – et un honneur – pour moi de m’occuper désormais de ses romans en langue française.

Bepolar  : Comment définiriez-vous la ligne éditoriale du Masque ? Et comment l’inscrivez-vous dans ces 90 ans d’histoire ?
Violaine Chivot & Carla Briner : Le Masque, c’est la qualité alliée à la diversité. Nous publions aussi bien des romans policiers classiques que des thrillers psychologiques, des romans noirs, des historiques, des comédies noires, des police procedural, des cosy-crime… Il y en a pour tous les goûts ! Ces 90 ans nous permettent de réaffirmer cette richesse éditoriale qui a fait de la maison une référence du genre, mais aussi d’ajouter notre patte par notre volonté d’ouvrir le catalogue à des textes plus littéraires, à la frontière de la littérature générale.

90 ans, c’est l’occasion de proposer aux lecteurs de se replonger dans les classiques

Bepolar  : D’ailleurs quel regard portez-vous sur cet anniversaire ? Quel effet cela vous fait-il de vous inscrire dans cette histoire ?
Violaine Chivot & Carla Briner : Nous sommes très fières de porter ce catalogue et de participer à son rayonnement et son enrichissement. 90 ans, c’est l’occasion de proposer aux lecteurs de se replonger dans les classiques publiés par le passé : nous rééditions en mars Dix Petits Nègres (Agatha Christie) et La Dernière Chronique de Sherlock Holmes (Arthur Conan Doyle) en fac-similés, avec les couvertures et les jaquettes illustrées d’époque, et préparons une édition collector du premier titre publié par la maison en 1927, Le Meurtre de Roger Ackroyd (Agatha Christie) pour Noël. Nous avons également publié une nouveauté en janvier : Agatha, es-tu là ?, un roman de François Rivière et Nicolas Perge qui se sont amusés à écrire une comédie macabre autour de la disparition – réelle – d’Agatha Christie à 1926. 90 ans, c’est aussi l’occasion de parler et faire parler de la maison et de ses nouveautés en salons, dans la presse ainsi qu’en librairie avec des événements qui nous mettent à l’honneur.

Bepolar  : Quelle est la place du fond chez Le Masque ? Est-ce que vous faites beaucoup appel au catalogue du Masque dans votre planning de parutions ?
Violaine Chivot & Carla Briner : Nous avons une collection poche entièrement dédiée à Agatha Christie, dont nous rééditions tous les titres en faisant réviser les traductions, parfois trop datées et imprécises, et en proposant de nouvelles couvertures élégantes et modernes, toujours en jaune et noir. Nous rééditons également dans la collection Masque poche des pépites de l’ancienne collection Labyrinthes comme les romans de Jean D’Aillon, ainsi que des titres du fond. Le poche est une belle manière de mettre en valeur notre fond en proposant aux lecteurs de lire ou relire des classiques à un prix abordable.

Nous cherchons l’originalité, la qualité littéraire et la variété

Bepolar  : Concernant les inédits, et ils sont nombreux, que recherchez-vous dans les romans que vous choisissez ?
Violaine Chivot & Carla Briner : Nous cherchons l’originalité, la qualité littéraire et la variété. Nous travaillons vraiment en binôme afin de constituer un catalogue cohérent, équilibré entre le domaine français et étranger, c’est-à-dire que sur un même mois nous tentons de publier des textes qui ne ressemblent pas entre eux.

Nous publions aussi des inédits poche, dont chaque année trois romans inédits poche dans le cadre de nos « trois grands prix du Masque » : le prix du premier roman du festival de Beaune, le prix du Masque de l’année et le prix du roman d’aventures. Cela nous permet chaque année de trouver de nouvelles plumes et d’ouvrir notre catalogue à de nouveaux auteurs.

Bepolar  : Y’a-t-il des différences dans les thématiques ou dans ce que vous recherchez en fonction des manuscrits, suivant s’ils émanent d’auteurs français ou étrangers ?
Violaine Chivot & Carla Briner : Pour le domaine français comme pour le domaine étranger, nous fonctionnons au coup de cœur. Nous ne suivons pas de thématiques – le genre du polar demande déjà de répondre à certains codes – mais nous cherchons vraiment des plumes originales qui pourront accrocher les lecteurs dans ce marché très concurrentiel.

Bepolar  : D’ailleurs, est-ce que vous notez une "patte" française dans les auteurs francophones que vous publiez ?
Violaine Chivot & Carla Briner : C’est drôle car parmi les derniers romans français du Masque, plusieurs se déroulent à l’étranger : Madagascar pour La Vallée du saphir de Jean Ely Chab, le Brésil pour Caatinga de Patrick Tringale, les Philippines pour notre prix de Beaune 2017… La « patte » serait peut-être celle de faire voyager le lecteur, même lorsque l’on reste en France…

Bepolar  : Un petit mot sur les couvertures. Comment composez-vous les couvertures ? Qu’est-ce qu’une bonne couverture pour un polar ?
Violaine Chivot & Carla Briner : Nous avons décidé depuis notre arrivée en mars 2016 de changer la charte graphique des grands formats en nous attachant à créer un univers pour chaque auteur et non plus une logique de « collection » comme nous avions avant. Le Masque propose des textes tellement variés, nous voulions que cette richesse se retrouve dans les couvertures, qu’elles ne ressemblent pas entre elles. Une bonne couverture polar, selon nous, c’est une couverture qui donne au premier coup d’oeil un aperçu de l’univers et l’ambiance du livre et, dans le cas des séries, permet une identification visuelle sur chaque tome. Depuis notre arrivée nous avons retravaillé notamment les couvertures de la série John Rebus d’Ian Rankin, celles de la trilogie Hartland de l’auteur néerlandais Walter Lucius, et créé une identité graphique pour la série Houdini magicien& détective de Vivianne Perret.

Un bon polar braque la lumières sur les zones d’ombres

Bepolar  : Pourriez-vous nous présenter l’année 2017. Quels vont être les temps forts pour vous deux ?
Violaine Chivot & Carla Briner : Nous avons plusieurs temps fort cette année : le salon du livre de Paris, au cours duquel nous proposons une exposition dédiée aux 90 ans du Masque (stand N75), le festival Quais du polar à Lyon, auquel participent plusieurs auteurs de la maison (Megan Abbott, Eric Fouassier, Vivianne Perret, Cay Rademacher, François Rivière, François-Henri Soulié et Philip Kerr), mais aussi notre soirée anniversaire mi mai, au cours de laquelle nous remettrons le prix du Masque de l’année. Au planning éditorial, nous poursuivons la publication des auteurs bien connus du catalogue Masque comme Philip Kerr (Pénitence, un thriller hors-série, est sorti en février et le tome 3 de sa série foot est programmé à l’automne), Lori Roy (dont le nouveau roman J’irai mourir sur vos terres s’est vu décerner le prix Edgar aux Etats-Unis), Denise Mina, Graham Hurley et l’auteur français Stéphane Jolibert. Nous accueillons également de nouveaux auteurs comme Tim Johnston et son thriller psychologique haletant, La Descente (avril), Claudio Giunta et son roman générationnel Solovki (janvier), élu prix Transfuge du meilleur espoir polar 2017, ou le roman littéraire et terriblement noir de l’auteure australienne Charlotte Wood, L’Ordre naturel des choses, qui sortira à la rentrée littéraire en août et que nous sommes impatientes de faire découvrir à nos lecteurs.

Bepolar  : Une dernière question ouverte, qu’est-ce que pour vous un bon polar ?
Violaine Chivot : Un bon polar, à mon sens, c’est avant tout un bon roman, la singularité d’un regard et d’un style. Cioran disait : « L’homme accepte la mort mais non l’heure de sa mort. Mourir n’importe quand, sauf quand il faut que l’on meure.  » On s’agite tous comme on peut en évitant ou en attendant la mort. Lire des polars est un bon moyen d’exorciser nos peurs, dont celle-ci. Un bon polar braque la lumières sur les zones d’ombres – celles de notre esprit, celles de la société – dans une volonté de dénoncer, de dédramatiser ou de souligner l’absurdité et la violence de la vie. Je trouve que c’est un bel exutoire.
Carla Briner  : Le fondateur du Masque, Albert Pigasse, disait qu’on peut identifier un bon polar dès les premières pages et je pense que c’est vrai malgré l’évolution constante du genre. Les bons polars touchent les lecteurs au plus profond d’eux-mêmes car ils explorent des émotions troublantes mais universelles : la peur, la haine, la jalousie, l’amour... D’ailleurs, je pense que c’est pour cette raison que les polars « voyagent » si souvent entre différents pays en traduction car la nature humaine dans son état le plus brut est aussi sauvage partout. Pour moi la définition d’un bon polar est aussi le phénomène de « page-turner » - on plonge dans la lecture et on ne peut pas s’empêcher de tourner les pages, revenant à la réalité seulement quelques heures plus tard. Ca peut être en compagnie de Hercule Poirot ou de Miss Marple, une enquête policière internationale ou un huis clos, aujourd’hui ou le siècle passé, en France, à l’étranger ou quelque part entre les deux, le plaisir est identique... et addictif...

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