Histoire des éditions du Masque

Le Masque, toute première collection spécialisée dans le genre policier, est paradoxalement la première à avancer à visage découvert : des romans policiers, édités par des gens qui aiment le policier, pour des lecteurs avides de ce type de littérature populaire (donc suspecte ?).

C’est sous l’impulsion du Tarnais Albert Pigasse, germanopratin d’adoption et élève de Bernard Grasset qu’est lancée en 1927 cette collection précurseure et emblématique de l’édition francophone. A l’époque, on parle encore de «  romans d’aventures  », comme s’il s’agissait d’enfants batards des grands récits épiques de Dumas ou d’Eugène Sue, « où le souci de la forme littéraire est relativement peu important  » (c’est Wikipedia qui le dit !).

Dix-huit ans avant la Série Noire

Pour cela, Pigasse devra s’affranchir de Grasset, éditeur « littéraire  » reconnu de la place parisienne, et fonder une librairie, la Librairie des Champs-Elysées, maison-mère de l’activité d’édition, moyen usuel à l’époque pour se lancer dans les publications. Il conclut alors un accord de distribution avec Hachette, déjà incontournable.

Dix-huit ans avant la Série Noire (la collection concurrente éditée par Gallimard à partir de 1945), Le Masque offre aux lecteurs francophones le meilleur des littératures policières mondiales : le numéro 1 de la collection n’est rien d’autre qu’un des chefs-d’oeuvre d’Agatha Christie, Le Meurtre de Roger Ackroyd, qui connaît pourtant un succès modeste à ses débuts. Coup de maître néanmoins, Pigasse obtenant bientôt l’exclusivité de la diffusion des autres oeuvres de la « Duchesse de la Mort », ce qui deviendra plus tard une rente.

Dans un premier temps, la collection connaît des débuts contrastés, entre dédain du milieu éditorial parisien, ventes modestes mais grandissantes, et début d’une reconnaissance institutionnelle, quelques figures comme l’écrivain Jean Cocteau ou l’homme politique Aristide Briant faisant part de leur plaisir (le mot est lâché !) à la lecture de certains des romans publiés. C’est aussi la publication sous forme « classique  », couverture de couleur uniforme et célèbre logo du masque et de la plume (création qui apparaîtra à partir du numéro 5) qui fera la notoriété de la collection, même si l’emblématique jaune ne s’impose que tardivement.

Le temps de la prospérité

Puis vient le temps de la prospérité, tirée évidemment par l’énorme succès d’Agatha Christie et d’autres auteurs de l’âge d’or du policier britannique désormais méconnus comme Valentin Williams ou Dorothy Sayers. Mais aussi, à partir de 1930, d’auteurs francophones, promus par le tout nouveau « Prix du roman d’aventures  », pourvu de prestigieux parrains (Pierre Mac Orlan, Joseph Kessel ou Pierre Benoît), comme le génial Wallon S.A. Steeman (auteur notamment de L’Assassin habite au 21, 1939), le Charentais Pierre Véry (Les Disparus de Saint-Agil, 1935) ou le mystérieux Pierre Nord. C’est l’époque bénie où beaucoup des oeuvres publiées sont adaptées au cinéma, leur donnant un écho démultiplié. Après-guerre, c’est notamment avec les romans d’espionnage de Charles Exbrayat que la collection pérennise son existence et ses succès.

Car Le Masque va connaître un « trou d’air », victime de la guerre, de son succès et d’un certain conservatisme, que la collection avait pourtant brillamment combattu à ses débuts. La Seconde Guerre mondiale va d’abord interrompre les parutions de 1940 jusqu’à la Libération. Puis la recomposition du paysage éditorial d’après-guerre va amener de nouvelles énergies et, inéluctablement, la concurrence d’autres éditeurs. Face à la Série Noire, qui mise largement sur le roman noir, principalement américain (hard boiled) davantage teinté de violence et d’érotisme, ouvrant une nouvelle ère du polar, Le Masque cherche un nouveau souffle.

L’émergence d’un dynamique directeur de collection

La maison va d’abord chercher son salut dans la diversification, avec de nombreuses collections parallèles (espionnage, western, fantastique) et la réexploitation de son fonds, notamment avec « Le Club des Masques  » (1966). Passé de mode, publiant moins de succès d’édition, avec un catalogue toujours plus hétérogène et dilué, l’aventure du Masque indépendant va se terminer en 1971 avec le rachat par Hachette, via La Librairie Générale Française, maison-mère du Livre de Poche, très intéressée par le riche fonds de la doyenne du polar, qu’elle publiait déjà en partie en tant qu’éditeur tierce.

Commence une période de retrait relatif, jusqu’à l’émergence d’un dynamique directeur de collection, Michel Averlant (à partir de 1983), qui va s’appuyer sur trois axes de travail : tri drastique dans le catalogue en ne gardant que les valeurs sûres, mise en avant du fonds via deux sous-collection «  Les Maîtres du roman policier  » et « Les Reines du crime  », qui remettent notamment en avant l’excellent John Dickson Carr, des nécessaires retraductions et d’ambitieuses publications de nouveaux auteurs plus « modernes  », étrangers (Ruth Rendell, Reginald Hill, Peter Lovesey...) ou francophones (Paul Halter, Alexis Lecaye, par ailleurs créateur de la série « Julie Lescaut », le parolier Michel Grisolia ou encore Andrea H. Japp). Le travail d’Averlant sera en partie perpétué par l’écrivain Serge Brussolo, auparavant auteur à succès de la maison.

Pendant les années 2000 Le Masque va se réinventer

Néanmoins en retrait dans un paysage éditorial très concurrentiel et où le polar a gagné ses lettres de noblesse, Le Masque est finalement adossé en 2001 aux éditions Jean-Claude Lattès, rachetées par Hachette vingt ans auparavant. La collection poche continue avec les « Masque jaunes  » et se voit enrichie d’une collection entièrement dédiée au polar historique baptisée « Labyrinthes  ». Le Masque publie également des grands formats, dans une ligne éditoriale tournée davantage vers le roman noir et le thriller (Philip Kerr, Ian Rankin…).

Pendant les années 2000 Le Masque va se réinventer et développer plusieurs axes éditoriaux. En 2008, MsK, une collection dédiée à la jeunesse, voit le jour. A partir de 2012, la collection poche rebaptisée « Masque poche » englobe des pépites du fonds, des romans historiques et des inédits. L’œuvre d’Agatha Christie devient une collection à part. Le catalogue des grands formats, quant à lui, accueille de nouveaux auteurs français (Vivianne Perret, Stéphane Jolibert, François-Henri Soulié…), anglo-saxons (Ian Rankin, Sara Gran, Megan Abbott, Lori Roy…), allemands (Mechtild Borrmann, Cay Rademacher…), néerlandais (Walter Lucius), italiens (Claudio Giunta), va voir sa charte graphique modernisée, et l’arrivée en 2016 d’une nouvelle équipe éditoriale. Le retour aux sources, 90 ans après ?

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