Parole de traducteur de polar : Thomas Bauduret

Thomas Bauduret est un traducteur au CV à faire pâlir d’envie ceux qui se destinent à ce métier, de Graham Masterton à Robert Rankin en passant par Joolz Denby dont le roman Billie Morgan vient de sortir aux éditions du Rocher.

Bepolar : Comment t’es-tu retrouvé traducteur de polar ?
Thomas Bauduret : Le polar est ma seconde famille avec l’imaginaire, j’ai d’ailleurs commencé au Masque de la grande époque, j’en ai également écrit, fait des fiches de lecture pour des éditeurs (J’ai lu «  La firme » de John Grisham sur manuscrit. Alors respect.) dirigé une collection bien connue de chez Hélios, et chroniqué des polars sur K-libres. C’est donc plutôt un retour aux sources !

Y’a-t-il des éléments spécifiques au genre pour les traducteurs ? Faut-il par exemple bien connaître le système judiciaire ? Ou y’a-t-il des termes particuliers ?
Thomas Bauduret :Je dirais que plus que les genres, ce sont les auteurs respectifs qui peuvent être spécifiques. En effet, avec un thriller de cours ou un « procédural  », il vaut mieux bien connaître les termes, d’autant que beaucoup sont des pièges, puisqu’ils n’ont pas d’équivalents stricto sensu. Un avocat n’a pas du tout la même fonction en France, en Angleterre ou aux USA, et que dire du fameux « district attorney » haï des traducteurs ? Ou les « constable  » anglais ? Sinon, il y a des spécificités comme le genre « dur-à-cuire » par exemple qui nécessite une connaissance quasi-organique de ce style pour parvenir à le rendre. Moi, ça m’éclate, mais certains collègues le détestent. C’est comme l’humour, toujours tellement difficile à retranscrire ! Et n’oublions pas qu’il faut se tenir au courant des évolutions de l’argot. Mais c’est bon de se confronter à des univers différents. Lorsqu’on m’a donné à traduire les mémoires d’un lieutenant-colonel en Afghanistan, c’était agréable de sortir de ma spécialité et de s’en dépatouiller au final.

D’ailleurs tu as traduit de nombreux livres dans de nombreux genres, est-ce que c’est la même chose pour toi de traduire un roman de Graham Masterton, de Bobby Pendragon ou de Robert Rankin ?
Thomas Bauduret :Je ferais une réponse de normand en disant que oui et non. J’attaque n’importe quelle traduction de la même façon : trouver le bon style, les ambitions de l’auteur, « ressentir  » le texte s’il y a lieu par exemple, sur Au plus près de Joy Castro, que j’ai traduit pour la Série Noire, en plus du style journalistique qui fait partie des traditions du genre, il y avait un rythme très particulier au texte. J’ai fait de mon mieux pour le rendre. Les Pendragon, c’est surtout avec le dernier tome que je me suis battu, parce qu’il clôturait la série (avec laquelle j’avais vécu sept ans) en beauté et je voulais lui rendre justice. Rankin, c’est un cas à part, puisque Rankin est un auteur à part ! J’avais la bénédiction de l’auteur : il nous laissait une liberté totale du moment que le résultat était drôle. Je le cite souvent en cas d’école lors de communications sur la traduction, car on a pu se permettre des choses impensables avec un autre auteur (On car je ne fus pas le seul intervenant, ceux qui les ont lus me comprendront) ! Quel dommage que le public n’ait pas suivi. Commencer une traduction, c’est un peu une nouvelle aventure à chaque fois, en tout cas, c’est comme ça que je le vois.

Chaque auteur a son style, comment fais-tu pour respecter le style des écrivains que tu traduis ?
Thomas Bauduret :Là, je dirais, c’est avant tout une question d’instinct, de la perception du récit. Je n’ai pas vraiment de méthode, je me fie au ressenti, à cette musique très particulière au texte. Par exemple, dans une nouvelle très kafkaïenne que j’ai traduite pour la revue Galaxies, «  La porte », le personnage était un soldat vivant dans un univers réduit à quelques dizaines de mètres carré. J’ai donc volontairement jeté aux orties la tradition d’éviter les répétitions : au contraire, la répétition de «  la porte », «  la chambre », «  le fusil  » voulait créer un effet hypnotique, celui d’un narrateur à l’univers rétréci au maximum, limité à quelques éléments omniprésents et qui n’avait pas forcément plus de vocabulaire que ça. Un principe qui n’est applicable qu’à ce texte et ce texte seul.

Y’a-t-il des auteurs plus difficiles à traduire que les autres ?
Thomas Bauduret :Pour faire un peu d’archéologie, je citerais Vampires de John Steakley : je l’ai abordé en pensant que ce serait du gâteau avant de m’apercevoir que ce style « simple » était en fait plus complexe à rendre et avait également son ton particulier. C’est vrai, j’avais moins d’expérience qu’aujourd’hui ! Sinon, il y a des textes si précis que parfois, une nuance non retranscrite peut changer la perception d’un personnage. Dans le cas du regretté Graham Joyce, je prenais toujours une heure pour discuter avec lui et voir si j’avais bien compris la position de chacun par rapport aux autres. Heureusement, aujourd’hui, internet permet d’entrer en contact avec les auteurs (qui, pour certains, en sont ravis !) et de poser des questions lorsqu’il y en a, voire de travailler étroitement ! Il y eut aussi « Les extrêmes » de Priest, qui joue avec des concepts quasi-philosophiques inhabituels, j’en ai pas mal bavé (sept relectures, si mes souvenirs sont bons) Et bien sûr, tous les textes nécessitant des recherches très poussées. En ce sens, Découvrir Toutankhamon de Zahi Hawass m’a pris un temps fou, puisque le langage était très précis. J’ai quasiment pris un cours accéléré d’égyptologie !

Tu es aussi auteur, mais également éditeur. Est-ce faire plusieurs métiers dans le monde du livre est un plus pour traduire ? Et est-ce qu’être auteur est un plus, ou au contraire une difficulté ?
Thomas Bauduret :J’avoue ne pas trop savoir, vu que les choses se décident souvent dans des sphères auxquelles je n’ai pas accès. Pour moi, ce sont deux parties de mon travail tout à fait distinctes que j’aborde chacune pour ce qu’elles sont. Et puis, à la base, je me considère plus auteur/traducteur que vraiment éditeur, même s’il semblerait que je n’y sois pas trop nul.

Et dans l’autre sens, est-ce qu’être traducteur t’a donné des idées en tant qu’auteur ?
Thomas Bauduret :Traducteur, mais aussi lecteur vorace, professionnellement ou pas. On sait que l’inspiration peut puiser à peu près partout, parfois des années après. Et traduire, c’est également jouer avec les mots, donc cela nourrit certainement son style. C’est au point qu’il faut faire attention à ne pas faire de cryptomnésie ! J’ai aussi utilisé quelques petites idées de Pendragon lorsque je travaillais sur mes Blade, notamment celle d’une planète-océan, qui a certainement été traitées précédemment par d’autres auteurs, donc pourquoi pas ? Après tout, les cinéastes ne cachent pas leurs influences et emprunts, et personne ne leur reproche !

Nouveauté de ce printemps, Billie Morgan de Joolz Denby aux éditions du Rocher. Est-ce que tu peux nous présenter ce roman ?
Thomas Bauduret :C’est un roman qui a été mal vendu en Angleterre, où ils avaient mis l’accent sur le côté gang de motards alors que c’est un élément mineur du récit. C’est surtout, plus qu’un polar, un mélodrame moderne (sans connotation péjorative, le grand Almodovar - auquel on peut penser parfois dans ce roman - réalise presque uniquement des mélodrames modernes) et un très grand roman sur la culpabilité, aux personnages inoubliables. Tout comme Stone Baby, qui lui est une des plus belles histoires d’amitié que j’aie jamais lue, on se doute de ce qui s’est passé, mais c’est l’itinéraire pour y parvenir qui compte (il est marrant de voir que Stone Baby est quasiment la même histoire que La femme du monstre de Jacques Expert, mais en inversant les points de vue !) Billie Morgan, c’est un peu mon bébé, puisque je l’ai présenté moi-même au Rocher, tout comme j’avais présenté Stone baby à Baleine en son temps. Bien qu’on ne se connaisse qu’épisodiquement, j’ai pas mal d’affinités avec Joolz, dont il suffit de voir l’itinéraire pour situer le personnage, et avec sa façon d’écrire. Elle aussi s’est faite snober par Ceux Qui Savent et Décident de ce qui est de bon ton dans les salons où l’on cause, non pas en jugeant à partir de son oeuvre, mais de ce qu’elle est (parfois sans avoir lu une seule ligne d’elle d’ailleurs !) Encore que, d’après ce qu’elle m’a raconté, l’establishment littéraire anglais est beaucoup plus sectaire (si, c’est possible) et cruel que chez nous !

Est-ce que cela a été une traduction compliquée pour toi ?
Thomas Bauduret : Joolz Denby est difficile à traduire, d’abord par les jeux phonétiques qui passent en Anglais, pas en français (et là passe l’ombre terrifiante des anciennes traductions de Lovecraft et son parler « hillbilly »), mais aussi parce que ses romans tiennent sur l’émotion palpable et qu’il faut se mettre dans le bon état d’esprit pour justement rendre cette qualité d’émotion. Ce sont des livres qu’on ne lit pas, on a l’impression de les vivre a côté des personnages, comme les premiers Marie Neuser (Un petit jouet mécanique, un chef d’œuvre) ou Hervé Commère (Imagine le reste, absolument génial.). Autant dire que ce travail, aussi gratifiant soit-il, n’est pas toujours de tout repos et emmène parfois dans des recoins d’ombre pas toujours fréquentables.

Un petit mot sur la situation des traducteurs. Toi qui a quelques années d’expérience, est-ce que le métier a évolué ? Est-ce que c’est plus compliqué aujourd’hui qu’il y a quelques années pour les traducteurs ?
Thomas Bauduret :Il suffit de voir la situation actuelle. Il y a quelques années, je ne comprenais pas les pleurnicheries sur le statut de traducteur, pour peu qu’on bosse, on pouvait gagner correctement sa vie. Maintenant, il y a aussi le fait que comme me l’a fait remarquer David Camus lors de son bref retour au Fleuve, en vingt ans les tarifs des traducteurs n’ont pas bougé ! C’est comme partout, disons qu’il faut être bien en cour pour avoir du travail, et c’est quasiment un second boulot. Et pour peu qu’on se base plus sur le travail que sur les ronds de jambe... Il y a aussi l’uberisation du boulot qui touche de plus en plus ce métier, comme bien d’autres, même s’il est trop tôt pour dire sur quoi elle va déboucher. J’en profite pour dire qu’en termes de traduction, il y a tout de même une exigence de qualité largement supérieure qu’à l’époque, disons, des années 70 ou on filait des trads un peu à n’importe qui, je n’ai pas connu cette époque mais ai entendu assez d’histoires d’horreur de ceux qui étaient déjà en place ! (Ce n’est pas un hasard si le meilleur traducteur des Un mystère, par exemple, où certaines trads étaient quasiment illisibles, était le regretté G. Morris Dumoulin, lui-même auteur !) Et ça, par contre, on ne le regrettera pas !

Sur quoi travailles-tu ? Quels sont tes projets ?
Thomas Bauduret :Là, je traduis pas mal pour Rivière Blanche et sa série des « Compagnons de l’ombre » dont le dernier vient de sortir, ce qui est toujours agréable pour l’amateur de roman populaire que je suis. Il y aussi d’autres projets au Rocher, d’autres Joolz Denby à traduire si le public est au rendez-vous et d’autres petites choses qui se feront ou ne se feront pas, des collaborations qui porteront leurs fruits ou pas. Si on veut faire ce métier, il vaut mieux avoir les nerfs solides ! Et des projets d’écriture après mes deux romans sortis en 2016, mais c’est une autre histoire !

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