L’interrogatoire de Marin Ledun

Bienvenue dans les couloirs sombres du sport. Suspendu pour dopage pendant huit ans pour l’utilisation d’un simple médicament, Vera s’apprête à reprendre la compétition. Elle y retrouve sa principale rivale mais aussi ses soupçons. En avant-première, Marin Ledun, auteur de nombreux polars, nous présente son nouveau roman : Aucune bête.

Bepolar : Tout d’abord, comment est née l’idée de ce roman ? Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur le monde du sport et du dopage ?
Marin Ledun : Aucune bête est né de ma propre pratique de l’ultra-endurance. A l’époque où j’étais salarié de France Télécom, entre 2000 et 2007, et où je vivais une situation de souffrance au travail, je courais avec des collègues à la pause du déjeuner, tous les jours, et je participais à des courses de type 100km ou 24h, trois ou quatre fois par an. Je vivais cela comme une manière très "couche-moyenne", très "jeune cadre un peu dynamique" de résister à mon mal-être au travail. L’effort et la souffrance physique qu’il impliquait (courir de 100 à 150 km en quelques heures n’est pas anodin) étaient associés, dans mon esprit, à une sorte de purification nécessaire, une manière de me vider la tête pour tenir le coup au travail. C’était ce que je croyais. C’était ma croyance du moment. J’ai démissionné de France Télécom en juillet 2007 et j’ai aussitôt arrêté de courir, passant de plus de 70 à 120 km d’entraînement hebdomadaire à zéro. Je pensais alors que courir ne me servait plus à rien, puisque j’allais enfin mieux. Récemment, du fait de petits soucis de santé, je me suis remis à courir, pour finalement m’apercevoir, il y a six mois, en participant à ma première course de 24h en 14 ans, que j’aimais courir et que ma pratique de la course à pieds n’avait rien à voir avec ma souffrance au travail. Dès lors, je me suis réinterrogé sur cette (vieille) pratique de l’ultra-endurance (elle a plus d’un siècle), en particulier sur celle des circadiens, celles et ceux qui courent sur circuit pendant 24 heures, discipline peu connue dans laquelle il n’y a rien à gagner (ni argent, ni gloire), juste un moment à partager avec son corps et d’autres coureurs en dehors du temps économique, du temps quotidien, une parenthèse dans la vie de tous les jours, sans aucun bénéfice à en tirer, où premiers et derniers se croisent, courent, échangent sur le même circuit pendant que l’aiguille fait le tour de l’horloge, où hommes et femmes ont des résultats similaires ou presque (une discipline sportive égalitaire, ça existe), où les hurlements du monde marchand sont quasi absents (aucun enjeu financier, pas de prime à l’arrivée), où la violence de l’effort efface les différences de classe, et où, dans le même temps, les corps sont malmenés, éprouvés, usés, fatigués et finalement peu glorifiés. En préparant ce roman, avec la complicité éditoriale de Marc Villard, je me suis finalement orienté sur un travail d’écriture à propos des corps de ces coureurs hors-normes et à la fois comme vous et moi. Le corps comme enjeu de pouvoir, voilà finalement le vrai sujet de cette novela.

Le sport est une pratique humaine, et à ce titre, comme toute pratique humaine, il est un formidable prétexte à littérature

Bepolar : Pourquoi le monde du sport est un bon cadre pour un polar ? Et
pourquoi semble-t-il si peu utilisé ?

Marin Ledun : Le sport est une pratique humaine, et à ce titre, comme toute pratique humaine, il est un formidable prétexte à littérature, parce qu’il nous parle des femmes et des hommes, de leur rapport au monde, de leurs représentations du monde. C’est donc moins le sport qui intéresse la littérature que la nature humaine, sa folie, sa condition et ses excès, comme dans "On achève bien les chevaux" d’Horace McCoy ou "Body" d’Harry Crews.

Bepolar : Pourriez-vous nous présenter Vera, votre athlète et personnage
principale ? Et sa rivale Michèle ?

Marin Ledun : Vera est une ouvrière (en usine), une femme, une mère de famille et une coureuse d’ultra. Vera est une championne anonyme. Une championne du quotidien. Une héroïne, une vraie. Parce qu’elle bosse à l’usine. Parce qu’elle a élevé et élève trois enfants. Parce qu’elle vit dans un monde d’hommes fait par et pour des hommes. Parce qu’elle trouve le temps de s’entraîner deux à trois heures par jour, en plus de son boulot éreintant et de sa vie de famille. Et parce qu’elle est capable de courir 240 kilomètres en 24 heures, ce qui est un véritable exploit. Vera est une héroïne que l’on ne voit pas quand on la croise ailleurs que sur une piste de 24h. Comme Michèle, sa rivale, à cette différence que Michèle n’est pas ouvrière et a les moyens de s’entraîner.

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Bepolar : Est-ce que ça vous a demandé beaucoup de recherches ?
Marin Ledun : Je connais plutôt bien le monde de l’ultra. Les femmes qui m’entourent sont toutes des héroïnes comme Vera et Michèle. Mes seules recherches pour ce texte ont été d’ordre littéraire : comment transcrire une course, donner à ressentir cet effort très particulier de l’univers des 24h aux lecteurs.

Mieux vaut une histoire courte qui en dit long, qu’une histoire longue qui tourne court.

Bepolar : C’est un format plutôt court. Est-ce une contrainte pour un écrivain
ou au contraire, cela donne-t-il une obligation de punch ?

Marin Ledun :J’ai découvert cette contrainte il y a six ans dans la même collection (Polaroïd, chez In8, dirigée par Marc Villard) pour "No more Natalie" alors que je l’appréhendais énormément. Ce fut une libération et ce que cette forme d’écriture "courte" m’a appris me sert désormais tous les jours dans ma pratique d’écriture de romans. Comme le veut l’adage, mieux vaut une histoire courte qui en dit long, qu’une histoire longue qui tourne court. Certains récits demandent moins d’espace pour être efficaces et bons. Cette collection permet de les mettre en avant.

Bepolar : On est à quelques jours de la sortie du livre. Comment vivez-vous
cette période ?

Marin Ledun :Je fais confiance à mon éditeur, je suis donc serein. Ma partie du travail est désormais terminée, le texte est édité, corrigé et imprimé. Place aux représentants, aux libraires, aux bibliothécaires, aux passionnés et aux lecteurs !

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