L’interrogatoire de Sophia Raymond

Alors qu’un corps momifié vieux de 5000 ans réapparaît, Clara, journaliste de profession, se lance dans une enquête à travers le temps. De quoi l’individu est-il mort ? Et surtout, quelle est cette menace très actuelle qui plane sur ceux qui s’en approchent d’un peu trop près... Bienvenu dans le roman entre Histoire et polar de Sophia Raymond...

Bepolar : Votre roman met en scène une momie vieille de 5000 ans et une sorte de malédiction. Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter cette histoire ?
Sophia Raymond : Par nature, je suis une personne très curieuse. Dès qu’un sujet extraordinaire ou mystérieux surgit dans l’actualité, je suis aimantée, je cherche à comprendre et à approfondir. Un jour, je suis tombée sur un article de presse dans un journal italien qui parlait d’Ötzi, une momie retrouvée prisonnière dans un lac de glace et vieille de plus de 5000 ans. Les circonstances de la découverte de cet homme, au sommet des Dolomites, pile à la frontière entre l’Autriche et l’Italie, et les circonstances et de sa mort, assassiné d’une flèche dans le dos, m’ont immédiatement intriguée. J’ai très vite voulu en savoir plus à son sujet. Pour le coup, c’était un véritable cold-case ! Retrouver un corps aussi vieux, dans un état de conservation aussi exceptionnel et dans un endroit classé au patrimoine de l’UNESCO, est tout sauf banal. Et puis, la malédiction qui aurait touché ceux qui ont extrait le corps a renforcé ma fascination pour cette histoire. Il faut dire que les façons dont sont morts ceux qui ont participé à la découverte d’Ötzi sont plus que troublantes : accident de voiture pour le légiste qui a pratiqué l’autopsie, avalanche pour le guide de haute montagne présent sur place, chute dans un ravin pour le randonneur qui a découvert le corps, tumeur au cerveau pour le cameraman qui a filmé l’extraction du corps... Sans oublier qu’on a découvert Ötzi le 19 9 1991, une date palindrome qui se lit à l’endroit comme à l’envers, ce qui est très rare... Au-delà de la dimension historique et scientifique, il y avait aussi une dimension presque irrationnelle dans ce fait-divers, un peu comme lors de la découverte du tombeau de Toutankhamon. Enfin, il y avait aussi cette dimension écologique qui me tenait à cœur avec l’accélération de la fonte des glaciers sans laquelle le corps d’Ötzi n’aurait jamais été retrouvé. Du coup, je me dis qu’il y a peut-être d’autres « Ötzi » et d’autres malédictions ancestrales qui attendent d’être révélés au grand jour…

"Je me sentais plus à l’aise d’écrire une histoire avec un personnage dans lequel je pouvais m’identifier."

Bepolar : Comment est né dans votre esprit le personnage de Clara, journaliste de métier ?
Sophia Raymond :On a souvent vu dans les polars un personnage principal incarné par un flic, homme, alcoolique, un peu bourru, veuf ou divorcé, au choix. J’exagère un peu, mais moi, je me sentais plus à l’aise d’écrire une histoire avec un personnage dans lequel je pouvais m’identifier. Autrement dit, un personnage plus féminin, qui ne se bat pas avec un flingue ou ses poings, mais avec ses idées, et qui n’est pas protégé par un gilet pare-balles, mais dont le seul bouclier est son courage et sa détermination. Il était important aussi qu’il n’y ait pas de contraintes spatio-temporelles, comme peuvent en rencontrer les enquêtes de police. Mon personnage devait être libre de voyager, vu que cette enquête touche plusieurs pays à la fois. Le personnage de Clara Fischer, une journaliste d’investigation, s’est très vite imposé. Le sens et le but ultime de sa vie, c’est la quête de vérité. Elle fait du journalisme comme d’autres entrent en religion. C’est plus qu’une mission, c’est un véritable sacerdoce. Et puis, le fait qu’elle soit mise au placard un peu injustement renforce sa volonté de démontrer qu’elle n’est pas devenue du jour au lendemain la dernière des nulles. Elle ne veut pas aussi décevoir son fils qui, du haut de ses sept ans, est resté, au fond, le seul à croire encore en elle, alors que tout le monde lui a tourné le dos. Clara a encore des choses à prouver, elle veut mener son enquête jusqu’au bout, c’est son seul salut. Pour toutes ces raisons, elle est vraiment déterminée, quitte à faire des erreurs dans la précipitation et à se mettre parfois en danger.

Sinon, quand j’écris, c’est comme un film qui se déroule dans ma tête, un film où je peux incarner à tour de rôle plusieurs personnages pour lesquels j’éprouve une certaine compassion quand j’adopte leur point de vue. J’ai vraiment besoin de comprendre pourquoi tel personnage va agir de telle façon, que ce soit pour les personnages principaux ou secondaires. Ils sont tous importants à mes yeux. Ils ont tous leur logique, leur psychologie. Je n’ai pas de vision manichéenne les concernant. Ils ont tous leur propre histoire, leurs propres motivations et leurs propres aspirations dans la vie. Je ne suis pas là pour les juger, mais je suis là pour porter leur voix.

Bepolar : Votre "cadavre" a 5000 ans. Est-ce que cela change pour vous en tant qu’écrivain l’approche "émotionnelle" de sa mort (pas de proches pour regretter le mort par exemple) ? Est-ce que c’est plus facile ou difficile d’être en empathie avec lui ?
Sophia Raymond :Dans le cas d’Ötzi, on n’a pas affaire à un squelette fossilisé, mais à un corps étonnamment bien conservé avec sa chair, ses muscles, ses organes et sa peau. De plus, on l’a découvert accompagné de tout son matériel et des objets étonnamment perfectionnés qui faisaient partie de sa vie quotidienne : des vêtements chauds, des outils, une hache de cuivre, une trousse à pharmacie, son arc et carquois, son couteau ou de quoi allumer un feu. Les scientifiques ont même déterminé que son dernier repas à base de gibier et de céréales était copieux, qu’il était brun, de corpulence moyenne, que sa peau était recouverte d’une soixantaine de tatouages non pas décoratifs, mais à visée thérapeutique, qu’il souffrait de la maladie de lyme et qu’il avait vécu plusieurs périodes de stress intense peu avant son décès. Enfin, on estime qu’il avait environ 45 ans au moment de sa mort, un âge remarquable pour l’époque. Je vous suggère d’aller voir sur Internet une reconstitution de son corps et de son visage. Le travail des artistes est impressionnant, ils ont su lui redonner « vie » avec talent. Ses traits sont tirés, fatigués, son visage creusé, mais il avait vraiment une gueule ! Il nous ressemble beaucoup, à vrai dire. Après, comment ne pas avoir un minimum d’empathie pour un type aussi avancé sur son temps, sûrement très intelligent, aussi proche de nous et qui avait été lâchement assassiné d’une flèche dans le dos ? Vu l’équipement complet qu’il transportait sur lui, c’est comme s’il était parti pour un long périple dans la montagne. A moins que… On a découvert une profonde entaille à sa main droite et beaucoup de sang sur lui et sur sa cape. Après analyse, ce sang provenait de quatre ADN d’hommes, tous différents du sien… Des hommes contre lesquels il s’était battu ? Des ennemis qu’il cherchait à fuir ? Certains pensent qu’Ötzi était un chasseur, un chef guerrier, ou même un chaman doté de pouvoirs. Si on connait presque tout aujourd’hui des derniers instants de sa mort, de nombreux mystères demeurent encore...

"Il faut qu’il y ait une part de vrai pour que je sois totalement embarquée dans l’histoire que je vais raconter."

Bepolar : Ce n’est pas la première fois que vous faites appel à l’Histoire dans vos récits. Qu’est-ce qui vous plait dans les mystères du passé ?
Sophia Raymond :Dans mes romans, je m’appuie toujours sur des faits historiques et des lieux réels. L’Histoire est une source inépuisable d’inspiration. Il faut qu’il y ait une part de vrai pour que je sois totalement embarquée dans l’histoire que je vais raconter. Mais en vérité, je suis aussi très attirée par le futur, les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle, les grandes avancées scientifiques et les progrès médicaux porteurs d’espoir. Le futur est fascinant, au même titre que le passé. Mais dans un monde en progrès perpétuel, les questions éthiques ne doivent pas être occultées. On dit parfois que l’Histoire est un éternellement recommencement. Alors, pour ne pas répéter les mêmes erreurs, il est intéressant de se pencher sur notre passé. Winston Churchill disait : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. »

Bepolar : Est-ce que cela implique une documentation particulière ? Comment avez-vous travaillé autour de cette momie qui a cinq millénaires ?
Sophia Raymond : Pour nourrir mon récit, je travaille comme un véritable reporter. Pour écrire, je ressens aussi le besoin de visualiser, de sentir les choses. Pour le Cercle de Caïn, je me suis donc rendu à Bolzano où se trouve le musée dans lequel est aujourd’hui exposé le corps d’Ötzi, conservé dans une chambre froide et derrière une baie vitrée transparente. Le jour de ma visite, il y avait énormément de monde qui faisait la queue pour l’observer. Lorsque mon tour est venu et que je me suis retrouvée face à lui, j’ai eu une certaine appréhension. Puis, je fus surprise par ce que j’ai pu ressentir à ce moment-là. Sous une lumière blanche de salle d’opération, son corps était étendu, inerte, mais son état de conservation, après plusieurs millénaires sous la glace, était sidérant. Vu son état, un médecin, qui n’aurait pas connu son histoire, aurait pu dire qu’il était mort récemment. Ça m’a mis mal à l’aise. Pas tant d’être face à un mort de plusieurs millénaires, mais que son corps si bien conservé et totalement nu soit exposé de façon aussi crue, au regard de tous, sans aucune pudeur. Qui aurait aimé connaitre un sort pareil ? Je ne pensais plus à un cadavre déshumanisé ni à une découverte historique majeure, mais à un homme, sans nom, sans famille, oublié de tous, qu’on avait arraché à coup de marteau piqueur de son linceul de glace et dont on avait profané la tombe. N’était-il finalement pas mieux tout là-haut dans sa montagne ? Et puis, j’ai pensé à ces gens qui avaient trouvé la mort après avoir fait sa découverte et à la rumeur de cette malédiction qui se serait abattue sur eux. A la base, je suis scientifique, cartésienne. Mais malgré mon esprit logique, je me suis dit que ces gens avaient peut-être, plus ou moins consciemment, troublé son repos et réveillé sa colère vengeresse. Et moi, qu’étais-je en train de faire en ce moment même ? Alors, j’ai eu un peu peur, j’avoue. Dans le doute, à travers la baie vitrée, je me suis adressée à lui, à celui qu’on avait baptisé Ötzi. Mentalement, je lui ai dit que je ne lui voulais pas de mal et que j’étais sincèrement désolée pour ce qui lui était arrivé. Et que si un jour j’écrivais un livre en m’inspirant de son histoire, je le ferai avec le plus grand respect. Avec le recul, vous allez peut-être juger mon attitude un peu ridicule, mais sur le moment, je me suis sentie soulagée de lui avoir « dit » ça. J’ai aussi passé deux séjours dans les Dolomites, en immersion totale, dans une maison des bois, une ancienne bergerie que les locaux appellent "Baïta". Dans cette maison perchée à plus de 1700 mètres d’altitude, perdue dans une forêt très dense de sapins et de mélèzes, il n’y avait pas d’électricité, pas de réseaux téléphoniques, il fallait allumer un chauffe-eau avec du bois pour avoir de l’eau chaude ou pour réchauffer les chambres à l’étage où, chaque nuit, dès que le soleil se couchait, la température chutait de façon vertigineuse. La réintroduction des ours bruns dans les Alpes italiennes, où se situent les Dolomites, via le programme Life Ursus dont je parle dans le Cercle de Caïn n’est pas une légende. Alors, quand vous êtes dans la forêt, que vous sortez pour ramasser du bois afin d’entretenir le feu et que vous entendez un bruit inhabituel, vous ne faites pas le fier ! Vous pouvez crier de toutes vos forces, mais à part quelques animaux sauvages, personne ne vous entendra. Ce livre est le fruit de mon expérience vécue sur place, comme le précédent, où j’avais traversé en long et en large la forêt de Brocéliande, les rues de Lisbonne ou même de New York.

Dans ce neuvième cercle, le pire des sévices n’était pas de brûler vif sous la lave d’un volcan en fusion, mais d’être plongé dans un lac de glace

Bepolar : Votre récit évoque aussi l’Enfer de Dante. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cet Enfer ?
Sophia Raymond :J’ai toujours été fasciné par cette œuvre. Qui ne connait pas cette phrase qui accueille les damnés dans l’Enfer de Dante ? : «  Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ». Je m’étais un jour rendu à Florence, en vacances, et j’ai voulu profiter de mon séjour pour visiter la maison de Dante, qui abrite aujourd’hui un musée, et lieu présumé où serait né le poète italien. A l’intérieur, j’ai été frappé par le masque mortuaire qui représentait son visage très particulier et reconnaissable entre mille. Et il y avait, bien sûr, une grande illustration représentant les neuf cercles de l’Enfer de Dante. Pour chaque cercle, un supplice bien particulier punissait les damnés en fonction de leurs péchés. Je m’étais amusée à classer des connaissances, plus ou moins proches, dans ces différents cercles. Vous allez peut-être vous dire que j’ai des amusements très étranges. Et vous aurez raison ! Plus on descendait dans les cercles, plus les sévices subis étaient de plus en plus terribles, à la hauteur des fautes commises. Et enfin, il y avait le neuvième et dernier cercle, le pire de tous, celui où se trouvaient les traîtres à leur famille, à leur patrie, à leurs hôtes et à leurs bienfaiteurs. Ce qui m’avait surprise, c’était que selon Dante, dans ce neuvième cercle, le pire des sévices n’était pas de brûler vif sous la lave d’un volcan en fusion, mais d’être plongé dans un lac de glace pour ressentir la morsure du froid jusqu’au tréfonds de son âme et que les larmes coulent des yeux des suppliciés et se figent en gelant sur leur visage implorant. C’est dans ce dernier cercle que se situe une zone nommée la Caïna ou cercle de Caïn, là où demeurent prisonniers ceux qui ont trahi leurs parents, du nom de Caïn qui avait tué son frère Abel. Prisonnier d’un lac de glace... ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Bepolar : Quelles sont vos prochaines dédicaces et salons ?
Sophia Raymond :Pour l’instant, j’ai prévu de me rendre à 3 salons : le salon du Livre et du Vin de Saumur les 13 et 14 avril 2019, le salon du polar à Sens le 25 mai 2019, et le salon du livre de Vannes les 15 et 16 juin prochains. Après, je reste ouverte à d’autres salons ou dédicaces en librairie où je suis toujours ravie de rencontrer et échanger avec d’autres passionnées de polars !

Bepolar : Et maintenant quels sont vos projets ? Vous travaillez sur un prochain livre ?
Sophia Raymond :Après la sortie du Cercle de Dinas Bran, mon premier roman, plusieurs lecteurs m’avaient demandé une suite, car ils s’étaient attachés aux personnages d’Anne Jensen et Will Aberdeen. Ça m’avait beaucoup touchée, car je m’étais moi-même beaucoup attachée à eux. Mais, pour l’instant, après tout ce qu’ils avaient enduré, je voulais qu’ils vivent un peu leur vie de leur côté, paisiblement si possible. Ils l’ont bien mérité… Mais je reviendrai certainement prendre de leurs nouvelles, car je suis sûre que des aventures trépidantes les attendent. En revanche, Clara Fischer risque de réapparaitre très bientôt. Elle travaille en ce moment sur une nouvelle enquête, ou plutôt une ancienne enquête, celle-là même qui l’avait conduite au placard et avait failli lui coûter sa carrière. Et ce qu’elle va découvrir va vraiment la remuer… Mais il est possible que Clara Fischer apparaisse également sous une autre forme. Elle a en effet tapé dans l’œil de producteurs audiovisuels, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment.

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