Interview d’Eric Cherrière

Interview d’Eric Cherrière pour Cruel

Bepolar : Comment est née l’idée de Cruel ?
Eric Cherrière : Il s’agissait de raconter une vie. Ici et maintenant. Filmer l’existence d’un homme qui échoue. Il échoue à être heureux. Filmer le désespoir, la tristesse. Filmer un homme qui a tout pour réussir car il n’est pas spécialement pauvre, il ne vit pas dans un pays en guerre, mais qui va tout gâcher. Filmer un homme qui va mal grandir...et s’en rendre compte.

"Personnellement, je ne supporte pas les frontières et barrières, physiques ou mentales, et j’essaie de n’en reconnaître aucune."

Bepolar : Vous êtes également romancier. Quels liens y’a-t-il pour vous, dans votre processus de création, entre le cinéma et le livre ? Est-ce que Cruel aurait pu être un roman ?
Eric Cherrière : A mes yeux, écrire un livre ou filmer un film est exactement la même chose. Il s’agit d’inventer des histoires qui nous disent et montrent qui nous sommes. J’ai conçu Cruel comme si c’était un roman. Avec cette volonté de densité qu’ont les romans. Le scénario de Cruel faisait 400 pages. Le premier montage satisfaisant faisait 3h. Tout ce que nous avons retravaillé et coupé, nous l’avons fait comme si c"était un roman. Et tout ce que nous avons enlevé soutient , à sa manière, la partie visible du film. Je trouve que les films , aujourd’hui, ont peur de se confronter à l’invisible. Ce qui m’intéressait avec Cruel, c’était de filmer de l’invisible. Filmer des idées. Filmer l’existence, filmer les espoirs, les doutes, les peurs. Ce que, à mon sens, fait bien mieux la littérature où vous entrez directement dans la tête de vos personnages.
Quand vous faîtes un livre, vous n’avez, à la base pas grand monde à convaincre : un éditeur. Quand vous faîtes un film, vous devez convaincre une palanqué de personnes... et pour plaire à tout le monde, vous vous retrouvez bien souvent à appliquer des règles de dramaturgies médiocrement recopiées. Il y a une uniformisation, une auto-censure qu’il est difficile d’éviter.
Pour moi, dans mon travail,la seule différence entre mes romans et Cruel tient au fait que dans un film, vous devez déplacer de la matière : déplacer des caméras, des comédiens, des décors, etc. Il y a un rapport assez violent avec cela : transporter de la matière.
Concernant ce lien entre les romans et les films, je pense que pour la plupart des gens du métier du cinéma, le terme "littéraire " est un gros mot. Ça les insupporte bien souvent que vous vouliez inviter quelque chose de la littérature dans vos films. Ils commencent très vite à vous regarder de manière assez suspicieuse. Car ça ne rentre pas dans leurs cases. Vous franchissez des frontières, des barrières et ils n’aiment pas cela. Personnellement, je ne supporte pas les frontières et barrières, physiques ou mentales, et j’essaie de n’en reconnaître aucune. Sur Cruel, ma productrice , n’est pas du tout une productrice au sens traditionnel, c’est l’écrivain Isabel Desesquelles et pour moi ça dit beaucoup. Je dois bien être le seul réalisateur dont le producteur est un écrivain. Et cela me fait sourire !

"Avec le personnage d’un tueur en série, mon objectif est de pousser au maximum les curseurs de notre propre violence."

Bepolar : Vos deux romans mettaient, comme Cruel, en scène des tueurs en série. Qu’est-ce qui vous intéresse ? L’aspect noir de notre société ? La transgression par la violence ?
Eric Cherrière : Ce qui m’intéresse dans les tueurs en série, c’est de nous observer, nous, vous et moi, à travers leurs gestes. C’est de voir ce qu’il y a de nous en eux. C’est de concevoir le meurtre comme une métaphore de notre propre violence quotidienne à nous tous.
Prenez n’importe quelle société, usine, groupe humain travaillant ensemble. On ne s’y tue pas physiquement, mais on s’y tue à coup d’e mails, de stratégies diverses afin de se débarrasser de certaines personnes, professionnellement parlant, de les neutraliser. Nous avons tous des ennemis et nous sommes capable d’une rare violence pour nous en débarrasser. Cette violence n’est pas forcement physique. Avec le personnage d’un tueur en série, mon objectif est de pousser au maximum les curseurs de notre propre violence. C’est pour cela que mes tueurs ne sont pas des tueurs en série qui tuent pour des raisons sexuelles. Ils sont entre guillemets "normaux". Même si je pense que les gens normaux n’existent pas.

Bepolar : Votre tueur en série apparait presque banal. Vous aviez envie de gommer l’aspect "Monstrueux" et de le rendre par la même plus proche des spectateurs ?
Eric Cherrière : Cruel est l’histoire d’un homme qui tue, encore et encore. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mon explication des choses n’est pas psychologique, ni ethnique, ni religieuse. La manière dont je vois le monde est davantage existentielle. Je pense que , essentiellement, nous agissons pour exister sur cette terre. Pour y trouver une place. Je trouvais très trouble, inquiétante, malaisée, l’idée que le tueur soit un homme à peu prés normal. Évidement, il est dans une immense solitude, mais c’est un peu le regard que j’ai sur les humains. Nous sommes des êtres seuls, du moins nous sommes majoritairement seuls dans cette déflagration plus ou moins incontrôlée qu’est notre existence à chacun. C’est ce que montre Cruel.
Mon objectif est de m’éloigner des idées manufacturées, des sensations manufacturées et de chercher à projeter le spectateur dans un état qu’il aura du mal à identifier. Sur lequel il aura du mal à mettre des mots. Ce qui m’intéresse, c’est le trouble. Et travailler à ce que le spectateur mette de lui dans cette zone trouble que je lui propose de traverser. Du coup, devant Cruel, les réactions sont très différentes, de spectateur en spectateur. Ce qui me ravit !

Bepolar : Vous avez choisi de tourner à Toulouse dans un quartier qui va être entièrement rénové. Avez-vous un lien avec la ville où était-ce le cadre idéal, un quartier en délabrement pour le film ?
Eric Cherrière : J’ai tourné à Toulouse car c’est là que je vis. Ma productrice et moi même , nous connaissons personnellement les personnes qui possèdent les lieux où nous tournions. Si nous voulions un lieu, alors nous allions rencontrer ces gens.
Par ailleurs, ce qui m’intéresse, c’est de montrer ce qu’on ne voit pas à première vue mais qu’on peut sentir. Toulouse, ce n’est pas que la ville rose. La ville rose, c’est pour une toute petite partie de l’agglomération, ceux qui sont dans le centre ville. En montrant aussi l’autre Toulouse, c’est à dire celui de la gare qui est un peu un cimetière d’hommes perdus, en montrant les lieux où l’on travaille comme ceux de l’aéronautique, alors, je pouvais montrer Toulouse avec ce que cette ville a de plus intime et en même temps de plus universel. Il y a des gares dans toutes les villes du monde, et leurs environs sont toujours un peu les mêmes. Et puis, il y a dans toutes les villes du monde des quartiers qui vont disparaître.
Cruel est un film qui regarde le passé. Tourner dans un quartier, ce que nous avons fait, promis à une proche destruction en raison d’une future gare tgv, c’est important. C’est presque un cadeau pour moi ! Non pas que je sois heureux que les murs d’un monde ouvrier et populaire où nous avons filmé soit bientôt détruits, mais nous savions cela en tournant et cela infusait quelque chose dans notre façon d’appréhender le filmage. Une mélancolie. Filmer un monde qui déjà , n’est plus . Comme si nous étions face à un guerrier vaincu. Et , je le crois, c’est bien l’histoire de notre monde moderne, ce monde populaire vaincu. Avec un tueur à l’intérieur....

"Nous faisions un film en dehors du système."

Bepolar : Cruel a mis un peu de temps avant d’arriver dans les salles. Racontez-nous son aventure ?
Eric Cherrière : Cruel a mis du temps pour arriver en salles car nous étions, auprès du marché de jeunes et microscopiques producteurs, Isabelle Desesquelles et moi. Nous faisions un film en dehors du système. Notre seul allié "traditionnel" aura été la région midi Pyrénées, aujourd’hui rebaptisée Occitanie. Et un co-producteur, Walter films. Aucune TV, aucun distributeur ne nous accompagnait. Et quand vous êtes tout petit et hors système, soit vous n’intéressez personne, soit vous êtes une proie facile pour des distributeurs qui vont mal se comporter avec vous et vous balader. C’est ce qui est arrivé sur Cruel. Des promesses et des belles paroles qui ne débouchent sur rien. Et au bout du compte, les mois passent, voir les années, et vous avez le sentiment de n’avoir aucune prise sur rien.
Si je regarde son parcours depuis qu’il est fini, je me rends compte que Cruel a été sauvé une première fois par les festivals internationaux, notamment celui de Busan, où il y a de la place pour les films hors système, hors cases. Non pas parce qu’il n’y a pas de cases à l’étranger mais simplement car dans ces festivals, vous rentrez d’office dans la case des films français.

Bepolar : Cela fait quelques mois maintenant que vous avez terminé le tournage. Quel regard portez-vous sur Cruel ?
Eric Cherrière : Un immense soulagement d’abord, car, même si le film a une sortie salle extrêmement modeste, il n’est plus sur mon étagère, emprisonné dans un disque dur et puis l’accueil presse et média est globalement élogieux. Je sais aujourd’hui, que c’est un film qui va continuer sa vie sur le long terme.
Les défauts, erreurs du film n’ont à mes yeux aucune importance, car dans l’absolu, il correspond totalement au premier scénario de 400 pages que j’avais écrit. D’une certaine manière, tout est là. Je ne peux pas me cacher derrière le film et son budget limité car je l’assume du premier au dernier photogramme. Oui, les conditions ont été difficiles, voire exécrables, mais elles n’ont pas impactées le film sur sa qualité qui n’aurait pas été meilleur avec un budget plus important. Il aurait été moins bon, même. La précarité qui était la notre induisait une tension permanente, qui, j’en suis certain, imprègne le film : ce jeu tendu et poisseux des comédiens, la vérité des décors, la fragilité esthétique de quelques images. Évidement, certaines choses auraient été mieux fignolées, mais ce n’est pas cela qui compte dans un film comme Cruel. J’ai fait le film que je voulais, et j’ai découvert ce que je voulais faire en le faisant. Pour moi, seul compte le respect des intentions originelles. Quoi que l’on fasse. Et sur Cruel, ces intentions ont été respectés à 100%.

"Un film d’aventure médiéval : Ni Dieux Ni Maîtres. Il sera , je l’espère digne de son titre. Nous faisons tout pour qu’il le soit."

Bepolar : Comment avez-vous choisit vos acteurs ?
Eric Cherrière : Des comédiens connus auraient salis le film. Ils auraient induit un travail de production conventionnel afin de monter un budget décent . Et ce travail de production aurait eu des répercussions sur le scénario, sur une efficacité narrative, soi disant dramaturgique qu’il aurait fallu convoquer afin de séduire des financiers, quels qu’ils soient.
Jean-Jacques Lelté qui interprête le rôle principal était tout simplement le meilleur choix possible. Il a cette capacité à être une chose et son contraire. Il est fin et puissant à la fois. Tendre et violent. Il a naturellement cette capacité à incarner en lui des sentiments contradictoires. Beaucoup de gens, face à lui, ne savent pas trop quoi penser. Tout notre travail était là avec Lelté, Magali Moreau, Richard Duval, Stéphane Hénon et les autres : capturer leur nature. Il ne faut pas croire qu’il est plus facile de jouer un individu proche de celui qu’on est dans la vie. Chercher à exprimer une vérité intérieure, est bien plus difficile que jouer un rôle, avec tout le tralala technique qui va avec. C’est parce que je me retrouve dans les gestes, les regards, la gestuelle, les doutes, le trouble des comédiens que je rencontre que je souhaite travailler avec eux.

Et puis, il y a Hans Meyer, Yves Afonso, Maurice Poli. Mes trois magnifiques vieux messieurs du cinéma. Regardez donc un peu leur filmographie et vous verrez que ce sont des visages qui vous accompagnent depuis l’enfance !

Bepolar : Quels sont maintenant vos projets ?
Eric Cherrière : Un film d’aventure médiéval : Ni Dieux Ni Maîtres. Il sera , je l’espère digne de son titre. Nous faisons tout pour qu’il le soit. C’est notre seule intention. Faire un film qui n’ai ni dieux ni maîtres. Un cri de rage et de douceur. Un peu moins hors systême que Cruel, mais totalement hors-norme, sans barrières ni frontières.

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