Francis Mizio nous tombe sur la tête !

Bepolar  : Comment est née l’idée de ce roman ?
Francis Mizio  : Je lis la presse de vulgarisation scientifique (très souvent mes idées de romans me viennent de la presse. Céline disait : “si vous voulez des histoires, lisez les journaux” au point que certaines éditions comportent des pages de bibliographie et références. Le prochain sera d’ailleurs gratiné à ce sujet). Un jour dans Science et Avenir, je lis un petit encadré avec une photo de voiture dont tout l’avant a été pulvérisé par une météorite d’un kilo, même pas. L’article expliquait, sous l’argument “Insolite !” que la voiture appartenait à un type d’un village paumé de Sibérie, très très au Nord. J’étais mort de rire : je me suis dit :
1- La météorite tourne depuis des millions d’années
2- Elle tombe sur la bagnole d’un type perdu au milieu de nulle part, des millions de kilomètres carrés alentour, vides
3- C’était peut-être le seul à avoir une bagnole dans le village
4- Si ça se trouve, il n’était pas assuré.

On conviendra que c’est le comble du pas de bol, tout de même. Voilà, c’est parti de là. Après il faut resituer. A l’époque où j’écrivais ce roman, c’était les débuts d’internet en France, avec le vertige soudain de toutes ces infos accessibles. et je me me suis alors rendu compte avec fascination que si on s’intéressait à un sujet -en l’occurrence les météorites, pourtant ce n’est pas si courant- il y avait des infos à foison chaque jour -d’où les exergues de chapitre. Aujourd’hui, ça paraît banal, mais lors de la première édition dans les années 2000 environ, cette déferlante d’infos était fascinante. Alors j’ai voulu tricoter le maximum de n’importe quoi de ce qu’on pouvait raconter sur le sujet des météorites. Et puis personne ne parle en fiction, hors SF, des météorites. Fallait le faire. C’était urgent :-)

"J’adore les gens, mais faut reconnaitre qu’on est tous plus lamentable les uns que les autres. Et ça ne s’arrange pas."

Bepolar : Il est assez fou ce roman, assez speed aussi, jouissif pour tout dire.
Qu’avais-tu envie de faire ? Jouer avec les codes pour mieux les éclater ?

Francis Mizio  : Oui. En fait, j’étais jeune et chien fou en écriture. Il se passe que je suis fasciné par un écrivain américain, T.C. Boyle qui m’avait scotché avec son Water Music où il s’amuse avec tous les genres avec un talent stupéfiant. J’ai voulu, en bon mégalo, mais avec mes petits bras, faire un Water Music à moi, usant de tous les registres d’écriture, de langage (journalisme, transcription d’enregistrements, légendes de photos, digressions chiantes, biographies, etc. J’en passe). Et Gilles Dumay, grand pote que j’adore toujours (mais que je n’ai pas vu hélas depuis une décennie) m’a fait très mal à l’époque en me disant : “t’as pas respecté les codes”. Mais en fait c’était le but ! Pourquoi la littérature de genre n’aurait-elle que des codes ? Va savoir si c’était réussi. Mais c’était ma tentative à l’époque.

Bepolar : Tu passes au vitriol tous tes personnages. Ils sont tous plus fous les uns
que les autres. Ils ne sont pas très glorieux. Là encore, tu avais envie de
croquer tes contemporains ?

Francis Mizio : Oui, j’adore les gens, mais faut reconnaître qu’eux, et moi-même, on est tous plus lamentable les uns que les autres. Et ça ne s’arrange pas.

Bepolar : Dans la préface d’une précédente édition, tu disais t’avoir toi même mis certaines contraintes. Quelles étaient-elle à l’époque ?
Francis Mizio : J’en ai oublié beaucoup. La première était qu’il fallait que la météorite reparte d’où elle venait, dans l’espace. Ca nécessite une sacré acrobatie “capillotractée” comme disait Desproges, mais j’ai trouvé un truc qui tient à peu près la route. Ensuite j’ai intégré un paquet de clins d’oeil à des potes ; des trucs qui n’avaient pas forcément un rôle dans l’intrigue. Par exemple, le poisson, le Frico Carmin à canines, est en fait un poisson Oscar d’un pote surnommé Frico et qui avait un comportement très particulier (le poisson, pas le pote) : il essayait dans son aquarium de replanter les plantes qui se détachaient et flottaient, ce qui était étonnant pour un poisson, qui plus est d’une variété très agressive. Je me suis contraint de l’intégrer. Il y a plein de choses comme cela. Le pauvre type, Capuche, dans le roman est une référence à un garçon de ferme qui a vraiment existé, à Foissy-Les-Vézelay, dans l’Yonne. Il a eu une vie de merde, je voulais qu’il y soit, qu’il ait existé quelque part, même si c’est juste dans un polar. Autre exemple : il y a un personnage qui parle en utilisant une figure de style (je ne retiens jamais le nom) consistant à commencer une phrase avec les mots de la fin de la précédente, etc.

Bepolar : La première publication date du début des années 2000, quel regard portes-tu aujourd’hui dessus ?
Francis Mizio : Aujourd’hui, je m’y prendrais autrement (c’est d’ailleurs sur ce quoi je travaille depuis 2 ans, sur un projet différent). Après deux crises par rapport à l’écriture, et durant celles-ci, j’ai potassé la stylistique, la narratologie, et aujourd’hui je serais extrêmement plus exigeant. J’appliquerais ce que j’enseigne dans des ateliers d’écriture actuellement plutôt pointus ; exigence dont j’estime ne pas avoir fait la preuve. En fait avec le recul, ce roman est un germe de ce que j’essaie de faire actuellement avec mes moyens. Créer un monde fou et “bouclé”.
Si ça plait aujourd’hui tant mieux, et ça me surprend que mes vieux trucs continuent de plaire. Depuis qu’il est ressorti chez ActuSF, je vois que des gens s’échangent sur le Net des citations. Ca fait plaisir, car l’accueil de ce machin -outre à l’époque les conditions de sa sortie (ils avaient publié la version non corrigée, une version intermédiaire)- avait finalement fini par me faire honte. je me disais qu’il n’y avait que moi pour tripper sur ces conneries. Alors que j’étais fier en le terminant à l’époque ; fier de tout ce que j’avais mis, les trucs hyper cryptés, les contraintes, le n’importe quoi dans tous les sens et la tentative de faire de l’imaginaire torrentiel, les niveaux de langage, tout ça.

"Le projet, toujours mégalo, est d’écrire un OVNI absolu"

Bepolar  : Ce roman a une petite histoire éditoriale. Est-ce que tu peux nous la raconter ?
Francis Mizio : Les éditions Ligne Noire à l’époque ont publié un fichier intermédiaire, bourré de fautes, pas corrigé, avec des morceaux à couper, à réécrire. Et je n’avais plus la dernière version (celle actuelle a été revue à partir du fichier intermédiaire. Ce qu’est devenu le final, je l’ignore). Mais c’étaient des branquignols. On a occupé leurs locaux (pour gueuler, avoir des sous, etc.) à 8 auteurs dont Jean-Hugues Oppel et Eric Kristy. Il a été pilonné vite (après avoir été soldé chez Amazon par le directeur un mois après alors que les libraires le vendaient plein pot). Le gag, c’est qu’il a été traduit en Chine du Nord (!). Mais ce serait long à expliquer. La traductrice a souffert dessus et quand je voyais les coquilles et les merdes dans le bouquin j’en étais malade.

Bepolar  : Quels sont tes projets ? Sur quoi travailles-tu ?
Francis Mizio : Depuis 2 ans, j’essaie d’écrire un “roman monde”, un “livre univers” comme dirait Laurent Genefort, mais pas SF, ni polar. Il s’agit de deux tribus en Guyane qui s’opposent idéologiquement de chaque côté d’un fleuve dans la forêt amazonienne (des tribus que j’ai posées dans La Santé par les plantes et d’autres romans et qui plaisaient tant aux lecteurs). Je veux poser un truc perso que j’appelle le “réalisme burlesque”, à savoir être le plus exact possible (alors que je n’ai jamais mis les pieds en Guyane), mais que ce soit très drôle, fou, absurde. Et je veux exploiter à fond ces deux tribus imaginaires, que leur monde, leur culture, soient touffus, denses, cohérents, profonds. Ce sera une métaphore de ce que nous vivons ici. Le truc c’est que j’en suis par souci de réalisme burlesque à inventer jusqu’à une langue impossible, le Macrôãàqùöâ (tu vois la complexité des accents toniques), des systèmes familiaux qui n’existent pas, sont dingos et rendent la vie impossible aux gens, mais sont basés sur des choses très exactes, très sérieuses. Bref, je me tape des tas de bouquins (linguistique, ethnologiques...), des docus, etc. pour inventer mon truc dingue à moi, inédit, mais probable car sourcé, référencé (Il y a outre l’intrigue des articles des Cahiers d’anthropologie insolite comme par exemple le rôle des flacons de shampooings vides dans la culture Macroqa, qu’est-ce que l’art contemporain VaniVani, etc.) Bref toujours chercher l’endroit où ça ripe et devient absurde.

Le projet, toujours mégalo, mais on verra si j’y arrive maintenant que j’ai pris de la bouteille et suis devenu exigeant, est d’écrire un OVNI absolu, mais tellement bien qu’on ne peut le considérer que comme un OVNI, un truc à part et puis voilà. Qu’on tourne autour et qu’on sache pas quoi faire de ça, mais qui soit aussi une sorte de manifeste perso pour la littérature humoristique. Par exemple, dans le genre OVNI que tu ne peux comparer à rien, c’est Flatland d’Abbott (bon, c’est pas drôle, mais c’est un OVNI) ou La Conjuration des Imbéciles, de John Kennedy Toole. Y’a Le Disque Monde, de Pratchett, aussi. Mais c’est compliqué car je veux rester dans le respect des peuples indigènes, que ce soit très écrit, très construit, très réfléchi et incroyablement drôle (et ça ne s’écrit plus en huit jours, comme auparavant, je m’en aperçois). Et faire rire, sans se foutre de la gueule des gens, c’est un peu plus compliqué aussi.

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