Glaise - Franck Bouysse

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Résumé :

Au pied du Puy-Violent dans le cantal, dans la chaleur d’août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants : même si on pense revenir avant l’automne, les travaux des champs ne patienteront pas.

Chez les Landry, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c’est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancoeurs et à sa rage : une main atrophiée lors d’un accident l’empêche d’accomplir son devoir et d’accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L’arrivée des deux femmes va bouleverser l’ordre immuable de la vie dans ces montagnes.

Vos avis

  • Nicolas Elie 17 septembre 2017
    Glaise - Franck Bouysse

    Bon, on va pas se raconter des salades… Jusqu’à présent, ma seule référence à cette « drôle » de guerre (quand on dit drôle, tu comprends bien que ceux qui disent ça ils n’y ont jamais mis les pieds), c’était une BD de Tardi, qui s’appelle « C’était la guerre des tranchées ». Si tu l’as pas lu, c’est déconner. Va jeter un œil ici : http://littexpress.over-blog.net/article-jacques-tardi-c-etait-la-guerre-des-tranchees-119874640.html
    Bon, ça c’est fait. Un petit coup de projecteur sur un des plus grands auteurs de BD du siècle dernier et de celui-ci, d’ailleurs, c’est toujours bien. N’oublions pas qu’il a reçu 2 fois le prix Eisner pour cette œuvre magistrale.
    Donc, c’était ma seule référence. Suis pas très fan des biographies et des coups de canons, même si « Les âmes grises » de Claudel m’ont pas laissé de marbre, faut bien l’avouer.
    Ben aujourd’hui, j’ai deux références. Et crois-moi, arriver au Panthéon de mes trucs à moi, c’est pas simple. Tu sais comme je suis méchant…
    « Glaise », je l’ai lu en deux fois, et je l’ai aimé avec mon cœur, comme malheureusement trop rarement en ce moment, face aux trucs écrits avec les pieds qu’on nous donne à avaler… J’ai relu des passages, j’ai vécu avec ces taiseux que Franck Bouysse nous permet de rencontrer pendant plus de 400 pages. Il aurait écrit 400 pages de plus, j’aurais bien aimé. Comme quand M’sieur King a sorti sa première version du « Fléau », mais je t’en ai déjà causé.
    Je réclame rarement aux Écrivains de m’envoyer ce qu’ils ont supprimé de leur texte, mais si par hasard, il a un fichier PDF qui traîne avec des mots dessus qu’on pas été imprimés, avec des ratures, des trucs qu’il a réécrits, un vieux cahier où il a noté ses premières idées, je suis preneur. Pour apprendre comment on devient un des meilleurs écrivains du moment.
    Je déconne pas.
    T’as lu Giono ? Faulkner ? Buk ?
    Franck Bouysse commence à voyager avec ces mecs qui ont balancé leurs tripes sur le papier. Laisse tomber les conneries que tu vas voir en vitrine chez les libraires, tu vas perdre ton temps. Je dis pas qu’il n’y a rien de bon, ce serait injuste. Mais merde, quand on est face à cette qualité d’écriture, on ne peut que fermer les yeux après chaque phrase et écouter cette histoire qu’il te raconte au détour des chemins qu’il arpente avec toi. C’est d’une puissance rare, et l’évocation de ceux qui sont restés, qui n’ont pas pu partir se faire hacher menu parce que c’était une question d’honneur, pendant que ceux qui décidaient restaient au chaud dans leurs bureaux lambrissés, cette évocation est juste parfaite.
    Grâce à Monsieur Bouysse, je crois à nouveau en ces auteurs français que j’ai parfois du mal à suivre. Ceux qui font des livres pour faire des livres, pour gagner de la thune, pour les plus connus, et comme disait Bukowski :
    « si cela ne sort pas de vous comme une explosion en dépit de tout, n’écrivez pas.
    si cela ne vient pas sans sollicitation de votre cœur et votre esprit et votre bouche et vos tripes, n’écrivez pas.
    s’il vous faut vous asseoir des heures à fixer votre écran d’ordinateur ou plié en deux sur votre machine à écrire à chercher les mots, n’écrivez pas.
    si vous le faites pour l’argent ou la gloire, n’écrivez pas. »
    Là, tu te poses pas la question, c’est sorti des tripes du Monsieur. Il te livre son cœur comme il ne l’a jamais fait auparavant, même si tous ses romans m’ont marqué, celui-ci nous permet de découvrir un Écrivain qui arrive au sommet de son art. T’as bien lu ?
    Les autres romans, que ce soit « Pur Sang », « Vagabond », « Grossir le ciel » ou « Plateau » n’étaient que les pierres posées pour construire cette cathédrale.
    Je suis emphatique.
    C’est déconner.
    Je t’ai pas habitué à ça.
    Je sais.
    Mais faire parler ceux qui ne sont plus là pour dire est tellement difficile, faire exister ceux qui ne sont plus que des traces dans nos mémoires, ceux qu’on n’a même pas retrouvé sous la glaise des tranchées… cette glaise dans nos cimetières que Bouysse qualifie de « parturiente », comment, si on n’est pas au sommet de cet art si difficile de l’écriture, comment y parvenir ?
    J’ai pensé à ce passage de « La terre » de Zola, ce passage où ce paysan, parce qu’il ne peut pas faire autrement, fait l’amour, au creux d’une meule de foin, à cette Terre qu’il aime et qui lui donne la vie.
    C’est sans doute ça.
    Cette Terre, Franck Bouysse l’aime d’amour.
    Un des talents de Franck Bouysse, c’est de nous faire marcher dans la neige, dans « Grossir le ciel » et d’entendre le bruit de nos pas. Être capable de nous faire entendre les cris de cette femme qui tient dans sa main la lettre qui lui annonce la mort de ce fils qu’elle ne reverra plus, entendre la souffrance de ce père qui n’a pas pu partir, parce qu’il n’a plus qu’une main, et entrevoir cette souffrance qui se transforme en haine pour le reste de l’humanité, une haine si forte qu’il peut devenir celui par qui le malheur arrive.
    Pas un seul coup de canon dans ce livre.
    Pas un seul.
    Juste les traces, au loin, de cette boucherie qu’ils ont appelée « guerre ».
    Il a dit (Franck Bouysse, suis un peu !) qu’il travaillait beaucoup après le premier jet, dans une interview ouaibique. Je veux bien y croire. Mais je suis aussi convaincu qu’arriver à une telle qualité d’écriture n’est réservé qu’à une infime minorité d’écriveurs.
    Il en fait partie. Comme je suis aussi convaincu que dans quelques années, ce texte servira de référence à ceux qui étudieront l’Histoire. Parce que l’Histoire, ce n’est pas que des chiffres. C’est aussi la souffrance de ceux qui sont restés, ceux à qui on a dit, après quelques semaines, que celui qui était parti ne reviendrait plus.
    J’ai eu cette impression tellement rare d’être connecté à ces personnages, de les croiser, au détour de ces chemins, de les voir labourer ces champs, d’entendre ces « taiseux » me parler à moi, me dire à moi, ce qui les tuait à petit feu.
    Entendre ces femmes, restées à la ferme, les voir se crevasser comme une terre aride se crevasse en attendant la pluie, deviner les blessures et les espoirs qu’elles ont gardés à l’intérieur, entendre les rivières qui ont coulé au fond de leur cœur.
    Voir cette pauvreté qui les habille de noir, du printemps à l’hiver, et comprendre que de choix, il n’y en a pas. Que quand la récolte est mauvaise, on ne peut que maudire le ciel et les éléments. Maudire ce sort qui s’acharne et courber l’échine.
    Juste des mots, tout simples, juste cette sobriété dont on le savait capable, juste cette précision de chaque terme employé, et ceci jusqu’à la perfection.
    La glaise qui a façonné ce roman est présente sur chaque page. Elle permet à ces paysans de vivre, ou de survivre, elle a protégé ces hommes, ceux qui sont allés à l’abattoir, puis elle les a recouverts, mêlée à leur sang, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule trace de ceux qu’ils étaient.
    Tu vas sentir l’odeur des foins coupés, tu vas entendre tes pas dans la neige, tu vas avoir peur de l’orage, toi aussi, et tu regarderas la montagne.

    Et puis tu vas sentir le vent, celui qui fait voler la robe d’Anna, et tu vas voir l’espoir renaître.
    Merci Monsieur Bouysse.

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