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L’interrogatoire de Benoît Vitkine

Bepolar : Vous êtes journaliste, spécialiste des pays de l’ex-URSS et de l’Europe de l’Est au journal Le Monde, et lauréat du prestigieux prix Albert-Londres, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un roman, un polar de surcroît, dans cette région que vous connaissez si bien ?
Benoît Vitkine : Mon envie première était de continuer à parler de ce sujet qui m’a particulièrement occupé ces dernières années : la guerre dans le Donbass. Je voulais continuer à raconter, à rappeler que des gens vivent dans cette région de l’est de l’Ukraine, pris en étau entre la misère et les bombes.

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C’est d’autant plus important pour moi que la couverture de cette guerre m’a profondément marqué, personnellement et professionnellement. J’ai passé des mois et des mois dans cette région de l’est de l’Ukraine, j’ai écrit des dizaines d’articles, j’ai appris à y connaître la guerre, des gens formidables et d’autres repoussants. Je me suis moi-même découvert, d’une certaine façon. C’est donc, aussi, un roman très personnel. J’avais besoin de continuer à écrire, à dire les choses que j’avais vues, à raconter la noirceur de cette région comme ses aspects lumineux.

Bepolar : Qu’est-ce que permet le roman que ne permet pas le journalisme ?
Benoît Vitkine : Beaucoup ! Le roman permet de plonger beaucoup plus loin dans la psychologie des personnages, mais aussi dans leur histoire. Je l’ai constaté sur le terrain : cette guerre n’est qu’un traumatisme de plus dans la longue liste des épreuves et des chocs qu’ont vécus les habitants du Donbass. Il faut de la place pour raconter cela ! Et puis il y a quelque chose de plus universel : la guerre exacerbe les sentiments humains, souvent pour le pire, parfois pour le meilleur. Mes personnages sont inspirés de personnes réelles, mais grâce la fiction, je peux les bousculer encore plus, les mettre à nu, montrer comment les drames les font plier ou au contraire leur permettent de se redresser. C’est un terreau incroyable pour bâtir un roman, d’autant que la région elle-même est très romanesque, avec ses personnages excessifs, ses paysages déprimés mais romanesques de terrils, de steppe...

Bepolar : Et qu’il y a-t’il du journaliste dans votre roman ?
Benoît Vitkine : Tout ce que je dis de ce conflit, la façon dont il est apparu en 2014, ce à quoi il ressemble aujourd’hui, tout est vrai. Cela rejoint ce que je vous disais plus tôt : mon ambition première était d’informer. C’est d’ailleurs les romans et polars que j’apprécie le plus comme lecteur, ceux qui racontent quelque chose du monde et de son tumulte. Pour être crédible sur le dur du dur, sur la toile de fond géopolitique, j’essaie d’être précis et réaliste jusque dans les moindres détails, dans les moindres descriptions.

Ensuite, c’est quand j’ai commencé à me détacher de cette base factuelle que j’ai pris le plus de plaisir à écrire. C’est là, je pense, que le roman peut décoller…

Bepolar : On y suit l’enquête d’Henrik après la mort d’un enfant. Pourriez-vous nous le présenter ? Comment le voyez-vous ?
Benoît Vitkine : Je suis un débutant dans le monde du roman noir… Inconsciemment j’ai choisi une figure assez classique de ce genre : un flic désabusé, qui cache son grand coeur derrière une bonne couche de cynisme. Certains de ses démons sont assez universels, d’autres sont liés à ce Donbass que je mets en scène, comme son passé d’ancien combattant de la guerre soviétique en Afghanistan, dans les années 1980. C’est aussi une situation particulière, flic dans un des pays les plus corrompus au monde !

Ensuite, ce qui m’intéressait c’était de le bousculer, de renverser ses certitudes… L’action du livre se situe en 2018, et rien n’a changé aujourd’hui  : le grand basculement de 2014-2015 paraît déjà loin et la guerre est une routine, pour Henrik comme pour les autres. On s’est habitué aux bombes et à la mort. Jusqu’à ce qu’une mort en particulier, par son caractère extraordinaire, vienne réveiller tout ce monde, réveiller les démons enfouis.

Bepolar : Ce qui est saisissant, c’est tout l’arrière plan que vous décrivez, des habitants à cette situation de guerre qui dure depuis des années. Vous aviez en quelque sorte envie de braquer le projecteur sur ce conflit que l’occident a peut être un peu oublié ?
Benoît Vitkine : Ce conflit est évidemment majeur, en ce sens qu’il se déroule sur le sol européen et qu’il implique notre grand voisin russe. Je voulais rappeler cela, rappeler comment les centaines de milliers de personnes qui vivent sur ce territoire sont affectés. L’oublier serait une erreur et une faute. Le conflit est aujourd’hui de faible intensité, sans mouvements sur le front, mais on continue à se tirer dessus au canon et à creuser des tranchées, comme un mauvais souvenir du 20e siècle.

Ensuite, je voulais raconter un morceau d’histoire européenne, au-delà de cette seule guerre. Dans le Donbass plus qu’ailleurs, la chute de l’URSS a été un traumatisme immense. Ses habitants – mineurs, métallos… - étaient l’élite de l’Union soviétique. Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés relégués dans les poubelles de l’histoire. Cela explique en partie cette guerre que l’on voit aujourd’hui, cela explique le caractère de ces gens, leur fragilité comme leur résilience…

Bepolar : Est-ce que vous avez envie de poursuivre l’expérience du roman ? Avez-vous déjà une idée en tête ?
Benoît Vitkine : Oui, j’ai envie de continuer dans cette voie. Je pensais abandonner l’Ukraine, mais je me rends compte que j’ai encore des choses à dire sur ce pays, qui nous parlent à nous aussi. Je voudrais me pencher sur la corruption, sur les oligarques extravagants qui tiennent ce pays. Ce sont des loups, des guerriers qu’excite le goût du sang plus que l’argent… Et derrière cela, il y a des conséquences bien réelles, qui sont les mêmes en Ukraine qu’ailleurs : un pays mangé par la corruption ne peut pas se développer, il est condamné à stagner.

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