Petite histoire du polar, épisode 7 Georges Simenon, le polar ou la vie

Tenter d’appréhender Simenon, c’est se confronter à des paradoxes, à une simplicité trompeuse. L’auteur liégeois, le plus lu de tous les Belges et le 3ème dans la sphère francophone après Verne et Dumas père, sort des cadres et se caractérise avant tout par un sens prodigieux, quasi unique, de l’observation et de la restitution. Essayons de comprendre le phénomène.

Image, succès public et spécificités de Simenon

D’emblée, quand on entend « Georges Simenon », on pense à Maigret. On pourrait aussi résumer Simenon - «  né sous le signe de l’excès », dit Pierre Assouline - à quelques chiffres : 400 ouvrages écrits et publiés sous 200 pseudonymes, de nombreux voyages et 33 domiciles, 10 000 relations féminines (selon lui), 400 films au cinéma et à la télévision adaptés de son œuvre, 550 millions d’ouvrages vendus…

Et puis il y a la fameuse pipe, ses descriptions minutieuses de la France, sa peinture quasi sociologique des rapports entre les gens, et cette exploration de l’âme humaine à travers des textes souvent limpides, très rarement moralisateurs.
Simenon est pourtant un géant aux pieds d’argile : après avoir été si longtemps admiré des plus fins lettrés comme des classes populaires, le père de Maigret souffre actuellement d’une - relative - désaffection de la part des lecteurs.

Cela vient sans doute d’un problème d’image : ceux qui le connaissent mal imaginent des textes ennuyeux ; c’est faux, même si la mise en scène de l’action n’est que rarement son point fort. Son art de la description, tableaux fidèles des époques où il situait ses intrigues, et les feuilletons télévisés consacrés à Maigret, désormais perçus comme datés, contribuent certainement à cette vision.
On le dit aussi collaborateur notoire : il était indéniablement conservateur et a effectivement tenu des propos violemment antisémites, reflet des désarrois et remous d’une partie de l’opinion de son époque ; il a passé le second conflit mondial dans une coupable tranquillité ; il s’est néanmoins tenu à distance respectable de tout engagement réellement politique.

On le situe aussi difficilement : est-ce vraiment un auteur de polars ? Les aventures de Maigret en sont indéniablement, mais ses autres œuvres sont souvent aux lisières ; ses créations touchent en effet à beaucoup de genres : articles, reportages, romans, etc. C’était en somme un brillant touche-à-tout.

Une fois évacuées ces trois « désorientations », de quoi Simenon est-il le nom ?

C’est une sorte de chaînon manquant, celui qui fait passer le polar du roman à énigme au roman de compréhension, qui va plus loin qu’une simple analyse psychologique. Il donne à voir, nous propose de comprendre, sans essayer de stimuler l’empathie ou le dégoût, nous faisant contempler la vie et ses revers.
C’est en quelque sorte un artiste doublé d’un sociologue. Un artiste, car pour ce manuel curieux de tout, tous les arts, toutes les situations sont l’occasion d’une observation minutieuse des actions et réactions de l’âme humaine. La photographie le passionne, et joue un rôle autant de mémorisation que de restitution d’ambiance dans la rédaction de ses écrits.

Un sociologue car il savait restituer ses observations de manière remodelée, ciselée, dans ses trames narratives plus vraies que nature. Il vouait en effet une passion véritable à la découverte, à l’étude des milieux sociaux - et des femmes - dans lesquels il savait se plonger...

Il est parfois décrit comme le Balzac du XXème siècle : ce raccourci un peu facile tant les objectifs littéraires divergent n’est néanmoins pas totalement infondé en ce qui concerne le contenu effectif de ses œuvres ; comme l’écrivain de la Comédie Humaine, il s’attache à « d’écrire l’histoire oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs  ».

Le parcours d’un géant

On associe beaucoup Simenon à Paris. C’est pourtant dans sa Belgique natale qu’il fera ses gammes : reporter à la rubrique faits divers du réactionnaire journal La Gazette de Liège, il y explore les dessous d’une ville, ceux de la politique, de la criminalité, des milieux de la nuit - bars et maisons de passe - qui le contraignent à une efficacité de l’écriture. Il commence aussi à s’intéresser particulièrement aux enquêtes policières, lors de conférences de professionnels.

Trois rencontres vont ensuite avoir une influence importante pour lui : sa première épouse, Régine Renchon alias Tigy, conforte sa sensibilité artistique et sa volonté d’exalter par l’écriture la « matières de mots » ; sa rencontre avec la mondaine Colette, faiseuse de rois du tout-Paris, s’avère décevante mais il prête oreille à son conseil d’épurer son écriture et comprend que sa voie n’est pas auprès de la belle société ; il s’applique donc à maîtriser les codes des genres les plus divers et populaires et à écrire beaucoup pour façonner son art.

Sa vie croise ensuite celle de Paris : la Ville Lumière, capitale en cours de déchéance de l’intelligentsia artistique mondiale, milieu qui cohabite avec des classes bourgeoises et populaires dont l’expressivité le fascine, est un terreau fertile pour son imagination, un puissant centre éditorial et une caisse de résonnance démultipliée.

Il trouve l’inspiration dans ces trois milieux et se prend de passion pour le petit peuple parisien d’artisans besogneux, de concierges acariâtres et de pauvres types à la double vie. Créativité et abondance des écrits lui apportent une aisance financière qui ne le quittera plus. En 1930 paraît une nouvelle où apparaît pour la première fois le personnage du commissaire Maigret, qui lui vaudra ses plus grands succès commerciaux et une reconnaissance mondiale.

Simenon le voyageur

A 19 ans, le liégeois quitte donc son pays pour conquérir la France et sa capitale. Mais ce n’est que le début de ses exils volontaires. Il parcourt largement la province française, dont il s’inspirera beaucoup, notamment lorsque Maigret quitte lui aussi Paris.

L’eau et la navigation traversent son œuvre ; il est notamment fasciné par les canaux : il décide en 1929 d’entreprendre un tour de France des canaux et fait construire un bateau sur lequel il vivra jusqu’en 1931.

Il admire également la Charente-Maritime, décrite comme « une région lumineuse, impressionniste, où la mer rejoint la terre, un plat pays » ; trente-quatre romans et nouvelles évoquent La Rochelle, dont le premier est Le Testament Donadieu (1936).

Après la Seconde Guerre mondiale, où son image publique s’est dégradée, il s’exile en Amérique du Nord pendant une dizaine d’année ; il s’installe d’abord au nord de Montréal (contrée laurentienne), puis parcourt New York, la Floride, l’Arizona, la Californie et toute la côte est, des milliers de miles, de motels, de routes et de paysages grandioses.

De retour en Europe, il se fixe définitivement en Suisse romande, ou il finira sa vie en 1989. Durant toute sa vie, voyageur libre ou missionnée, il parcourt l’Europe et l’Afrique, réalise des reportages millier de reportages autour du monde pour la grande presse, qui se retrouveront en partie dans les 1800 lieux du monde entier évoqués dans ses œuvres.

Simenon, bilan d’une vie

Phénomène éditorial, il a vite suscité la fascination du 7ème Art. Il fut l’un des premiers romanciers contemporains à être adapté dès le début du parlant avec La Nuit du carrefour et Le Chien jaune. Son œuvre d’esthète de l’observation ne convient pas idéalement au mouvement cinématographique, mais de nombreux réalisateurs, et non des moindres, s’y essayèrent : Jean Renoir, Marcel Carné, Henri Verneuil, Jean-Pierre Melville, Bertrand Tavernier, Claude Chabrol, etc.

L’art de Simenon est graduel, il nous apparaît trompeusement comme granitique : c’est le même regard mais pas le même homme tout au long de sa carrière. Aux premiers succès commerciaux vont succéder Maigret, puis les fameux « romans durs », étapes vers un roman « total » chimérique ; il partage avec Balzac cette caractéristique : Simenon se résume non pas à une œuvre, mais à ses œuvres.
A la fin de sa vie, l’observateur Simenon se donne à observer dans ses fameuses dictées, enregistrées sur magnétophone. Précurseur de son récit de vie, Pedigree (1945) représente une sorte de première autobiographie de Simenon, un hommage vivant à Liège, ville qui transparaît dans de nombreux autres récits.

L’héritage de Simenon est ambigu ; lui-même disait : « Des idées, je n’en ai jamais eu. Je me suis intéressé aux hommes, à l’homme de la rue surtout, j’ai essayé de le comprendre d’une façon fraternelle. » Si son sens de la fraternité en tant qu’homme pose question, sa recherche en littérature est indéniable : ni coupable, ni innocents, ses personnages, de tous âges et classes sociales, sont acteurs et jouets des passions qui les dépassent.

Cette passion pour la passion donne une dimension hautement sensuelle à son œuvre : l’écrivain plonge ses lecteurs dans des histoires riches de formes, de couleurs, de senteurs, de bruits, de saveurs et de sensations tactiles ; le début de ses romans, quand il campe l’atmosphère, y est plus souvent envoûtant que le temps de l’action.

Quels Simenon lire ?

Qui dit sensualité et passion dit forcément goûts personnels ; voici néanmoins quelques suggestions, mais n’hésitez pas à vous perdre - et vous retrouver- dans ses œuvres…

1. Le chien jaune : un Maigret incontournable
2. Pietr le letton : le premier des Maigret
3. L’Affaire Saint-Fiacre : Maigret enquête sur son lieu d’enfance
4. La Tête d’un homme : Maigret affronte un ennemi à sa hauteur
5. La Folle de Maigret : une étrange enquête…
6. Trois chambres à Manhattan : Simenon période américaine
7. Le Petit saint : le préféré de l’auteur, le Paris qu’il préférait
8. En cas de malheur : pour l’adaptation avec Brigitte Bardot et Jean Gabin
9. Le Train : pour l’adaptation avec Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant
10. Lettre à mon juge : un pur concentré de Simenon

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