Petite histoire du polar, épisode 6 : David Goodis, Chester Himes, Jim Thompson, les frères pèlerins du hard boiled

Comment tracer son chemin après des maîtres emblématiques comme Hammett et Chandler ? Cela est-il seulement possible ? La réponse est claire : oui, bien sûr, l’histoire de la culture est un constant renouvellement.

Tout d’abord, c’est une évidence, les problématiques d’une époque et les goûts varient. La culture est aussi un « marché d’offre », de nouveaux artistes proposent au public leur vision du monde, plus ou moins différente des précurseurs : certains proposent des variations ; d’autres plus ambitieux sillonnent de nouvelles routes.

Après Hammett et Chandler, le roman noir et particulièrement sa composante spécifiquement américaine, qu’on a nommé le hard boiled, connaît une période de grand succès : audience internationale, tirages d’édition importants, adaptations cinématographique à foison, qui amènent de nouveaux écrivains et scénaristes vers ce genre.

Il est évidemment subjectif de désigner certains auteurs comme marquants plutôt que d’autres. Il est en effet impossible de connaître avec exhaustivité toute la production romanesque ; tout aussi difficile de mesurer l’influence des écrivains sur la génération d’auteur suivante ou le grand public.

Pourquoi Goodis, Himes et Thompson ? Si d’autres auraient pu être cités, ce sont eux que la postérité a retenu en France, pour des raisons diverses. Tous ont connu un grand succès public, et se sont émancipé du modèle du « privé » et de ses codes, entrelaçant le bien et le mal, laissant leur héros, abîmés par la vie, se faire justice eux-mêmes.

Tout en ne niant pas l’existence de qualités personnelles propres à une écriture, un style, il faut avoir en tête que la postérité peut aussi naître en partie de « hasards  » : emballement médiatique, suivisme du lectorat, adaptation, date de sortie propice, soutien inattendu de libraires, etc.

David Goodis est un bon exemple de ce phénomène. L’idée n’est pas de diminuer la portée de ses œuvres, marquantes, mais de souligner son profil particulier, symptomatique : sa notoriété fut et demeure largement plus importante en France qu’aux États-Unis. Nul n’étant prophète en son pays, le public francophone aurait-il su mieux saisir la petite musique de l’auteur ?

Les raisons sont plus pragmatiques : Goodis obtient un succès mérité avec Cauchemar (Dark Passage en VO) publié en 1946. En pleine gloire du hard boiled, ce livre est adapté, avec sa participation, l’année suivante sous le titre Les Passagers de la nuit avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, un film désormais considéré comme un des classiques du film noir, et l’un des premiers de l’histoire à adopter la caméra subjective, qui ne dévoile le visage du personnage principal que tardivement.

Pour Goodis, ce succès est le sommet d’une carrière qui va par la suite decrescendo. Son contrat de scénariste auprès de la Warner est rompu après seulement deux ans. Sa vie privée n’est guère plus reluisante. Son mariage, longtemps méconnu, n’aura tenu qu’un an. Il retourne en 1950 dans sa ville natale, Philadelphie, qui lui a inspiré nombre de ses romans, afin de s’occuper de ses parents âgés et de son frère atteint de schizophrénie. Ses écrits se font de plus en plus sombres à mesure qu’il cède à l’alcoolisme, la solitude et la dépression.

S’il meurt dans un relatif anonymat en 1967, sa postérité est assurée grâce à de nombreuses adaptations dans la sphère francophone (une dizaine entre 1956 et 1989), en premier lieu desquelles Tirez sur le pianiste de Truffaut (1960) ou Le Casse d’Henri Verneuil (1971) avec notamment Jean-Paul Belmondo et Omar Sharif. Cette vague d’adaptations va associer définitivement Goodis à l’âge d’or du roman noir et l’installer comme l’une de ses têtes d’affiche en France.

Chester Himes présente lui aussi un profil atypique. Tout d’abord pour ses origines, un fait jamais anodin aux États-Unis : il est en effet d’ascendance afro-américaine. L’engagement social et politique est intimement lié à l’histoire du hard boiled et prend chez Himes la forme de la dénonciation de la condition des Noirs et du racisme, exempt de manichéisme, puisqu’il rejette aussi les « pièges » dans lesquels, selon lui, la communauté afro-américaine s’enferme (religion, violence).

Himes est novateur également dans sa connaissance intime du mal. Sa jeunesse est en effet mouvementée : membre d’un gang, trafiquant d’alcool, frayant dans l’univers des jeux illégaux, il « tombera » pour une affaire de bijoux qui le condamne à 20 ans de prison. C’est en purgeant sa peine qu’il découvrira Hammett et Chandler et commence à écrire.

Troisième spécificité, lui aussi trouvera grâce aux yeux des lecteurs… en s’exilant, en France.

Après quelques textes publiés, il fait une rencontre décisive en 1956 en la personne de Marcel Duhamel, fondateur et directeur de la mythique « Série Noire », collection de polar des éditions Gallimard qui a popularisé le hard boiled en France.

Celui-ci le convainc de s’essayer au roman policier. Avec succès puisque paraît en 1958 son chef-d’œuvre, La Reine des pommes, lauréat du grand prix de littérature policière, premier opus où apparaissent les deux fameux inspecteurs noirs de la police de Harlem, Ed Cercueil Johnson et Fossoyeur Jones, policiers désabusés défendant des lois dictés par les Blancs dans un Harlem miséreux et livré à lui-même, usant souvent de la violence qu’ils condamnent. Une série teintée d’ironie et d’amertume.

La vie de Jim Thompson s’apparente à un roman et suit les soubresauts de l’Amérique. Fils d’un shérif qui tentera sa chance dans la course à l’or noir, il occupera de nombreux emplois emblématiques de son époque et de son pays : pigiste, employé de théâtre, groom fournisseur de toutes sortes de drogues pendant la Prohibition, projectionniste, gardien de nuit pour une entreprise de pompes funèbres, journaliste dans la presse à scandale, chroniqueur judiciaire, manoeuvre dans l’industrie aénonautique... Ces expériences vont bien évidemment alimenter ses récits et leur donner une diversité et une authenticité rarement atteinte.

Il publie en 1942 son premier roman Ici et maintenant, mais sa première oeuvre marquante date de 1952 avec Le Démon dans la peau (The Killer Inside Me, en VO), l’histoire d’un... jeune shérif adjoint, sociopathe nihiliste, qui va de plus en plus loin dans le crime. Un roman radical, crédible, effrayant, qui renverse le rapport de lecture en basculant du côté du criminel. Thompson utilisera une trame proche pour son autre oeuvre emblématique, Pop. 1280 (1275 âmes en VF) un bijou d’humour noir très justement qualifié par le célèbre critique littéraire Claude Mesplède de « pur chef-d’œuvre d’amoralité, de dérision et de noirceur  ».

Après plusieurs romans, il est appelé à travailler avec Stanley Kubrick pour le scénario de L’Ultime Razzia (The Killing) qui donnera lieu à une querelle sur la paternité de l’adaptation avec le réalisateur. Parallèlement à l’écriture de ses romans, il poursuit son travail de scénariste, sans grand succès. Relativement peu connu de son vivant, Thompson est rattrapé par sa vie chaotique et son penchant pour l’alcool et décède en 1977.

Comme Goodis, Thompson va devoir sa notoriété à l’édition française et aux adaptations cinématographiques tardives. Il est en effet pendant très longtemps un auteur emblématique de la prestigieuse « Série Noire » qui attribue symboliquement le numéro 1000 de sa collection à 1275 âmes. Avez-vous remarqué ? Ce roman se passe dans un village de 1280 habitants, ce qui explique le titre en VO : pourquoi alors ces 5 habitants en moins dans le titre en français ? Ce mystère sans réponse est l’un de plus célèbres du polar et a contribué à l’aura du livre chez les amateurs...

C’est une autre icône de l’édition du polar en France, grand amateur de l’auteur, François Guérif, qui lui offrira le numéro 1 de «  Rivages/Noir », une collection qui pour beaucoup a repris le flambeau du noir en France, quand Thompson sera délaissé par la Série Noire.

L’oeuvre de Thompson a été adaptée à 11 reprises à ce jour, les films les plus emblématiques étant Série Noire d’Alain Corneau (1979), Coup de torchon de Bertrand Tavernier (1989) et Les Arnaqueurs de Stephen Frears (1990). A noter que ces deux derniers films, avec respectivement 10 nominations aux Césars et 4 nominations aux Oscars sans récompenses, entretiennent l’image d’un Thompson brillant, apprécié des amateurs mais peu reconnu.

Voir aussi : La « Série Noire », la collection qui a popularisé le roman noir en France
Voir aussi : Jean-Patrick Manchette, le parrain du roman noir français
Voir aussi : Claude Mesplède, l’encyclopédiste du polar
Voir aussi : François Guérif, le polar dans la peau

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