L’interrogatoire d’Hugues Galli, chercheur en San-Antonio !

Maître de conférences en linguistique française, Hugues Galli se passionne pour Frédéric Dard dit San-Antonio depuis sa première lecture. Auteur et directeur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur le sujet dont Pourquoi (re)lire San-Antonio aujourd’hui ? (Éditions Universitaires de Dijon, 2014), il dirige aujourd’hui Les Cahiers de Frédéric Dard, revue universitaire consacrée à l’auteur.

"Lire San-Antonio c’est comprendre que la langue française est bien vivante" Hugues Galli

BePolar : Pourriez-vous évoquer votre parcours, celui qui est intrinsèquement lié à Frédéric Dard, à commencer peut-être par votre premier San-Antonio ?

Hugues Galli : De nombreux lecteurs ont découvert San-Antonio « en kiosque », c’est-à-dire font partie de la génération de ceux qui attendaient la sortie des romans de la série en librairie (4 volumes par an en moyenne) et s’en délectaient parfois en cachette lorsqu’ils étaient adolescents ou appelés du contingent (années 60-70-80). Je n’ai pas eu cette chance. La bibliothèque familiale ne comptant pas ou presque pas de San-Antonio (en fait, à la mort de mon père, j’ai découvert un San-Antonio hors série, dans l’Enfer, qui s’intitulait, La Sexualité, ça ne s’invente pas.), j’ai donc dû vivre à côté de l’œuvre tout en sachant qu’elle existait, mais sans y prêter plus d’attention que cela.

Une longue période de maladie et surtout de convalescence m’a fait acheter une réédition d’un San-Antonio (En long en large et en travers) dans le rayon d’un supermarché. Ce fut le coup de foudre. Le style, l’humour si particulier, l’humanisme (on n’en parle pas assez) qui se dégageaient m’avaient conquis. Il y a plus glamour comme rencontre, n’est-ce pas ? Pourtant c’est ainsi que tout commença. Il paraîtrait que les rencontres qui font les mariages heureux ont souvent lieu dans les grandes surfaces. Ce fut mon cas.

Quel age aviez-vous lorsque vous avez lu En long en large et en travers, pourquoi l’avoir pris dans ce rayon ?

J’ai un peux honte de le dire, mais j’avais 33 ans lorsque j’ai lu mon premier San-Antonio. 33 ans ce n’est pas anodin, c’est l’âge du Christ. J’ai pris le premier San-Antonio qui me venait. La 4e de couverture était sympa. Le topo commence comme ça : "Le roi de la sardine a disparu". Tout de suite, ça m’a plu. Ensuite, en un an et demi j’ai lu la série. Avec le recul, je comprends que ce fut une réelle addiction.

Vous dites qu’on ne parle pas assez de l’humanisme de San-Antonio, pourriez-vous en dire un peu plus à ce sujet ?

Loin de l’image que l’on s’en fait et qu’il a donné parfois de saltimbanque, Frédéric Dard était un homme d’une grande sensibilité et d’une grande générosité. Malgré la férocité de certains de ses propos, notamment à l’encontre de ses contemporains, lui qui était parti en croisade contre les "cons" (un hors série s’intitule Les Con), férocité d’un vrai moraliste, la tendresse et l’empathie pour tout ce qui est humain traversent l’œuvre.

Comment votre intérêt pour Frédéric Dard - d’abord littéraire - s’est-il transformé en un intérêt universitaire ?

Lorsque j’ai eu cette œuvre entre les mains, j’ai compris (rien d’original à cela) que San-Antonio s’inscrivait dans la lignée d’un Rabelais, d’un Céline, d’un Boudard, d’un ADG ou d’un Siniac, celle des écrivains dont la puissance stylistique faisait sortir la syntaxe de ses gonds pour reprendre une métaphore célinienne et dont la création lexicale est systématique. Linguiste de (dé)formation et de profession, je soumis un article à une revue spécialisée (Neologica) qui proposait comme thématique, la néologie littéraire. Nous étions en 2010. L’article pompeusement intitulé Prolégomènes à l’étude des néologismes dans San-Antonio (avec San-Antonio, il valait mieux montrer patte blanche) parut en 2011.

Comment l’étude de San-Antonio a-t’elle joué sur votre carrière ? En parlez-vous à vos étudiants ? Lisez-vous Frédéric Dard autrement depuis ?

Depuis 2010, j’ai beaucoup de mal à "sortir" de San-Antonio et à me pencher sur d’autres sujets. Le champ est tellement vaste. Nous en sommes au commencement et peu de chercheurs s’y consacrent "à plein temps". Pourtant beaucoup reste à explorer. À Dijon par exemple, puisque c’est l’exemple que je connais le mieux, après le colloque consacré quasi exclusivement à l’œuvre signée San-Antonio, nous avons, Thierry Gautier, Dominique Jeannerod et moi, édité une pièce de théâtre Frédéric Dard (Les salauds vont en enfer). Le théâtre est un pan de l’œuvre assez ignoré du grand public.

Chiara - Les salauds vont en enfer
La fille d’Hugues Galli lisant (façon de parler) la pièce de théâtre éditée par son père

Dans le numéro thématique sur l’enfance du premier numéro des Cahiers Frédéric Dard, un article porte sur l’album Cacou. Peu de gens savent que Frédéric Dard a écrit pour la jeunesse. L’étude de ce type de textes commence donc à peine. Enfin, la journée d’étude du 1er juin portera en partie sur la correspondance de Frédéric Dard. Encore un domaine en friche et à découvrir. Mes étudiants souffrent un peu de Frédéric Dard dans la mesure où je me sers de nombreux exemples piochés dans l’œuvre... y compris pour les examens. J’essaie de lire Frédéric Dard pour le plaisir. Je m’interdis alors d’avoir un crayon à portée de main.

Selon vous, qu’apportent néologismes de San-Antonio à son œuvre ?

Les néologismes ! C’est tout un programme dans San-Antonio. Certains ne servent qu’à être drôles. Un bellemericide... Qui n’a jamais songé à assassiner sa belle-mère ? D’autres sont créés pour l’occasion, parce que l’écrivain en a besoin à tel ou tel moment. Au lieu de dire "Il sort de sa chaise longue", pourquoi ne pas dire "Il se détransate" ?

Frédéric Dard a expérimenté tous les ressorts de la langue, principalement au niveau lexical. Tous les mécanismes sont mis à contribution y compris certains très particuliers directement hérités de calembours, comme le verbe turlubiter. Le Dictionnaire San-Antonio, aussi imparfait soit-il, en donne un avant-goût puisqu’il prétend compter 15000 entrées. Les néologismes san-antoniens sont sans doute beaucoup plus nombreux. Mais il faudrait les enregistrer de manière plus systématique et sérieuse. Tout reste à faire en la matière. Avis aux étudiants de tous pays !

Vous serait-il possible de retracer une brève histoire de San-Antonio dans le milieu universitaire ?

San-Antonio intéressa assez tôt la critique et le milieu universitaire. Le « phénomène San-Antonio », c’est-à-dire sa réception, son immense notoriété auprès d’un lectorat très hétérogène (du garçon de café au professeur de droit pour faire simple et un brin caricatural) fascinait. Il faut dire que San-Antonio tirait à plus de 500000 chacun de ses romans, il y avait donc de quoi.

Le professeur Escarpit, spécialiste de sociologie de la littérature, organisa un colloque à Bordeaux en 1965, disons plutôt une journée d’étude à laquelle Frédéric Dard fut convié et à laquelle il participa. Si l’invitation l’honora, le résultat l’agaça un peu. En effet, le colloque se transforma assez vite en examen durant lequel les universitaires jouèrent le rôle de professeurs et Frédéric Dard celui d’étudiant interrogé. Il eut cette phrase assez cocasse qui résuma assez bien la situation : « J’avais fabriqué une montre. Vous venez de la démonter en deux temps trois mouvements, et maintenant vous me demandez de dire l’heure ! ».

Si l’université a continué à s’intéresser à San-Antonio par la suite sous la forme d’articles, de thèses et mémoires ou d’ouvrages, il fallut attendre 2010 pour que soit organisé en Sorbonne à l’initiative de Françoise Rullier-Theuret le colloque « San-Antonio et la culture française ». Le grand mérite de cette rencontre fut de permettre de réunir des spécialistes et d’ouvrir la voie à d’autres colloques universitaires (Chambéry en 2013, Dijon en 2014, Belfast en 2015, Craiova en 2017).

Le phénomène San-Antonio a-t-il traversé les frontières ?

L’organisation de ces deux derniers colloques permet de constater que San-Antonio est présent à l’étranger. Très traduit, il séduit de nombreux chercheurs, car cette langue si spécifique, truffée d’argot, sans cesse détournée, est une mine pour les études en traductologie. D’autre part, la publication de la saga durant toute la seconde moitié du vingtième siècle fait de l’œuvre un condensé de la culture française de son temps.

Vous avez dirigé un ouvrage Pourquoi (re)lire San-Antonio aujourd’hui ? publié en 2014. Que répondre à quelqu’un qui poserait cette question, surtout un non initié ?

San-Antonio fait partie du patrimoine littéraire français, qu’on le veuille ou non, même au-delà du genre policier, puisque finalement l’enquête conduite par le commissaire San-Antonio et ses acolytes passe souvent au second plan. San-Antonio, c’est une langue, le français dans toute sa richesse et sa variété. C’est une langue qui explose en bouche. Frédéric Dard est un immense styliste, dont le talent est parfois méconnu et occulté parce que son œuvre a été classée dans la littérature dite populaire pour ne pas dire « de gare ». Et l’on sait combien la France est rétrograde vis-à-vis de sa langue, conservatrice, prude, normative. En cela, elle est héritière du XVIIe siècle et de ses grammairiens. Pourtant, l’esprit français est aussi gaulois. C’est là que réside le paradoxe. Un esprit libre et une langue cadenassée. Lire San-Antonio c’est comprendre que la langue française est bien vivante.

Est-ce que vous diriez que San-Antonio a « bien vieilli » ? Est-ce qu’il pourrait toucher la génération actuelle ?

C’est la question la plus importante. San-Antonio a « bien vieilli » c’est certain, dans la mesure où sa langue est très moderne. Mais dans un certain sens, il est de plus en plus difficile d’entrer dans San-Antonio, d’abord parce que l’argot, du moins l’argot ancien, l’argot « de papa », à la Audiard, y tient une place très importante, ensuite parce qu’étant très en phase avec l’actualité de son temps, les jeunes générations passent à côté de références culturelles, politiques, historiques ou artistiques.

Ceci dit, San-Antonio a été populaire et ce qualificatif n’est pas péjoratif, comme les Beatles furent populaires à leur époque. Les Beatles restent d’actualité parce qu’ils sont intemporels et la génération actuelle les (re)découvre tous les jours. Ou, pour reprendre un exemple plus littéraire qu’utilise Albert Benloulou, ancien ami et éditeur de Frédéric Dard, certains jeunes découvrent San-Antonio aujourd’hui, comme d’autres découvrent Tintin. Il faut toujours qu’il y ait une première fois. Ne pas regarder dans le rétroviseur, pour reprendre encore ses mots.

Vous-même avez découvert San-Antonio avec En long en large et en travers, auriez-vous préféré que ce soit un autre titre ? Est-il devenu votre préféré ?

Non, En large et en travers est un excellent titre. Sans doute pas le meilleur. Ce n’est de loin pas mon préféré. Les "hors série" sont tous des chefs-d’œuvre. J’avoue avoir une affection toute particulière pour Vas-y Béru ! et pour L’archipel des malotrus.

La bibliographie de Frédéric Dard est immense, beaucoup de néophyte se demandent donc par où commencer, avez-vous des conseils à ce sujet ?

Que répondre ? Il faut bien distinguer les romans signés Frédéric Dard, romans plus faciles d’accès d’un point de vue de la langue, les San-Antonio grand format dont le style est de facture assez classique mais dont le contenu peut choquer les âmes sensibles, et les San-Antonio de la série du même nom qui sont plus exigeants. Mais il n’y a pas une porte d’entrée, il n’y a que des portes dont on aurait perdu les clefs.

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