4 questions à Eric Bouhier sur son Dictionnaire Amoureux de San-Antonio

La collection des Dictionnaires Amoureux des éditions Plon joue sur l’antonymie des deux termes pour proposer une série d’ouvrages à la fois pédagogiques et récréatifs. Parmi eux, le Dictionnaire Amoureux de San-Antonio d’Eric Bouhier, sorti en janvier 2017. A comme Autobiographie, B comme Bestiaire, C comme Cons, l’auteur y retrace le parcours de Frédéric Dard par ordre alphabétique, et d’une façon atypique ! Rencontre avec un homme extrêmement bienveillant.

"Le plus beau compliment qu’on m’ait fait, c’est que mon Dictionnaire se lit comme un roman" Eric Bouhier

Bepolar : Votre dictionnaire n’est pas comme dictionnaire habituel, pourquoi avoir choisi d’y mettre de la fiction ?

Eric Bouhier : Au départ, je me suis dit "Je ne vais pas imiter San-Antonio car je serais bien incapable d’écrire comme Frédéric Dard" mais je l’ai copié d’une certaine manière, de trois même :

Tout d’abord j’ai mis beaucoup de points d’exclamation ! Frédéric Dard mettait beaucoup de point d’exclamation, il disait même "Sur ma tombe je ne veux qu’un point d’exclamation !". L’une des dernières entrées de mon dico est d’ailleurs un point d’exclamation.

Ensuite, j’ai usé des notes en bas de pages, c’était très caractéristique de Frédéric Dard. Ça lui permettait de faire intervenir tout un tas d’auteurs qui disaient du bien de San-Antonio, du type : « Vous êtes vraiment un auteur de génie » signé Voltaire. Il s’amusait énormément avec ça.

Et puis j’ai romancé. Tout ce que je raconte existe dans des livres, des témoignages ou des articles. Dès lors, comment pouvais-je faire pour ne pas raconter ce que les spécialistes de San-Antonio savent déjà, sachant que je n’avais pas de scoops à proposer ? J’ai énormément romancé. Ce n’était pas possible pour toutes les entrées mais par exemple pour Céline, je n’allais pas faire une étude de l’œuvre ou du style de l’écrivain Céline par rapport à celui de San-Antonio ! J’ai donc raconté une journée, une matinée, où Frédéric Dard découvre quelque chose qui a un rapport avec Céline...

Vous avez été choisi pour faire ce dictionnaire, comment s’est passée la sélection ?

J’avais déjà écrit l’entrée sur San-Antonio dans le Dictionnaire amoureux de l’humour, qui a très bien marché. Son auteur, Jean-Loup Chiflet, m’avait confié n’avoir lu que deux San-Antonio dans sa vie. Comme il ne pouvait pas imaginer faire un dictionnaire amoureux de l’humour sans une entrée San-Antonio, il m’a demandé de la faire. J’avais donc déjà un doigt dans l’engrenage.

L’œuvre de Frédéric Dard, c’est environ 290 livres, 300 articles, contes et nouvelles, 30 adaptations cinématographiques, 30 adaptations théâtrales, et des centaines d’interviews presse, télé ou radio. Il y a énormément d’auteurs ou critiques littéraires qui sont fans de San-Antonio, dont certains ont écrit des dictionnaires amoureux comme Antoine de Caunes (sur le rock) ou Bernard Pivot (sur le vin), et dont la passion pour l’homme et l’œuvre de Frédéric Dard est sincère, mais ils leurs manquent de l’exhaustivité sur le sujet.

Nous sommes peu nombreux à avoir une connaissance quasi-encyclopédique du travail et de l’auteur sur 60 ans. Parmi les personnes qui ont ces connaissances, les plus identifiables sont ceux de l’association des amis de San-Antonio. Mon nom est sorti du lot car j’avais déjà écrit deux livres appréciés et construits comme des dictionnaires (Le cabinet des curiosités médicales et Noirmoutiers, l’inventaire inachevé).

Y’a t’il aujourd’hui, en littérature policière, un héritier de San-Antonio ?

C’est à la fois très compliqué et très intéressant comme question. Il y a des héritiers sur le style : des gens qui font et utilisent l’argot, qui existe depuis des siècles. Je n’ai pas une culture suffisamment étendue en roman policier mais j’ai lu récemment un dénommé Paul Aurousso, et c’était bien. L’argot étant le langage des malfrats, il est inévitable qu’un certain nombre d’auteurs s’en servent !

Est-ce que ce sont des héritiers de Frédéric Dard ? Non. Car il y a une dimension qu’on ne retrouve pas toujours et qui est essentielle dans les San-Antonio : la réflexion sur la condition humaine. Peut-être qu’elle transparaît, mais se dit-on souvent à la fin d’un polar : « Tiens j’ai compris quelque chose sur l’âme, sa noirceur, sa bonté ? ». Ce n’est pas autant explicite que dans l’œuvre de Frédéric Dard, ce ne sont pas des digressions. Dans San-Antonio, Frédéric Dard suspend souvent ses intrigues pour nous parler d’un sujet de société, de l’environnement par exemple, pendant deux pages, alors que ça rien à voir avec l’énigme. Il peut évoquer l’angoisse de la mort ou un souvenir d’enfance, alors qu’il est en pleine action, en pleine enquête.

C’est tellement prégnant qu’il y a beaucoup de spécialistes des polars qui se refusent de qualifier les San-Antonio comme tels. Alors qu’on parle du commissaire San-Antonio, de ses inspecteurs Bérurier et Pinot... d’un univers policier ! Ne pas inclure Frédéric Dard dans cette littérature, c’est aussi complètement ignorer l’autre pan de son œuvre : L’ange noir, Kaput, etc, qui sont d’authentiques polars, avec des tueurs, des meurtres, des intrigues, où il n’y a pas un mot d’argot, pas de digressions, et dont certains ont eu de grand prix de la littérature policière.

Puisque vous avez la parole dans Bepolar, qu’aimeriez-vous faire passer comme message ?

Si on veut réfléchir sur cette vie, soi-même et les autres, comment faire ? Il y a plein de gens brillants qui savent traiter ces sujets, des philosophes notamment, mais ils peuvent être assommants car ils ont leur langage : ce sont des scientifiques, des universitaires, des intellectuels. Certains arrivent à faire les deux, à ouvrir le dialogue d’une manière décontractée mais il y en a peu. Frédéric Dard faisait parti de ceux-là.

Ce que je voudrais faire comprendre c’est qu’il faut s’accrocher à San-Antonio !
Il ne faut pas en rester à la bonne rigolade et essayer d’aller chercher toute la réflexion qu’il y a derrière. Mais bon, ça se mérite : il ne faut pas se décourager au premier néologisme ou mot d’argot. Il faut s’accrocher, vraiment, et en lire trois ou quatre pour se faire son avis.

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