Le Noël de Francis Mizio !

Lisez Janis Otsiémi. Pourquoi lui ? Eh bien voici : fin octobre début novembre je suis allé donner des ateliers d’écriture à l’Institut français de Pointe Noire, République du Congo. A cette occasion, j’ai eu le plaisir de débattre, et de passer du temps aussi, avec Janis Otsiémi, un des très-très rares auteur de polars africains, hors Afrique du Sud (j’en ai identifié ou lu pas plus de cinq, et encore... pour un continent de cette taille !). Comme tout le monde... j’ignorais quasiment tout de l’état de la littérature africaine qui a le plus grand mal à exister.

Ce Gabonais domicilié à Libreville, et qui tient à y rester, au parcours de vie étonnant (que je me garderai de révéler en son nom ; mais disons qu’il n’était pas destiné comme nombre de ses compatriotes à être écrivain, à pouvoir voyager, sortir d’Afrique et pouvoir participer à des salons littéraires un peu partout en Europe et ailleurs) est un homme brillant, solidaire, chaleureux, généreux... et, en sus, bourré d’humour. Engagé sur la cause de littérature dans sa vie d’auteur comme dans celle de citoyen (ayant obtenu un poste gouvernemental, il s’y incruste avec énergie pour imposer un réseau de bibliobus dans son pays) -il répand sa bonne parole partout : celle-ci consiste à militer pour qu’il y ait toujours plus d’auteurs africains de polars -ou plutôt : qu’il y en ait enfin. Des auteurs qui décriront le réel, feront jaillir les dysfonctionnements d’une société qui n’en manque, pour le moins, pas vraiment.
J’ai lu trois romans d’Otsiémi, qui a d’abord été édité chez Jigal (certains sont repris depuis par Pocket). J’ignore si ce sont ses meilleurs, mais en tout cas ces trois là, déjà, sont à lire absolument :
La bouche qui mange ne parle pas, Éditions Jigal, 2010 (ISBN 9782914704731)
African Tabloid, Éditions Jigal, 2013 (ISBN 9791092016079)
Tu ne perds rien pour attendre, Plon, 2017 (ISBN 9782259249546)

Je vous les recommande donc vivement. Une bonne plongée dans la société corrompue, dans les esprits, dans toutes les problématiques vécues par des êtres qui essaient de vivre ou survivre, accablés, avec des questions de différences ou de cohabitations ethniques en sus dont nous n’avons ici pas idée. Avec du vocabulaire local, et des choses vues, ou vécues sans doute ; et toutes ces choses qui ne s’inventent pas. Le tout servi par un style qui n’est pas sans rappeler Manchette (Influence qu’il ne cache pas). Comme souvent chez les auteurs africains, la magie et l’irrationnel, les superstitions (ce qui relèverait chez nous d’une certaine littérature fantastique) très présents au quotidien dans la société peuvent faire partie intégrante de l’intrigue (mais ce n’est pas du folklore ou de l’exotisme à deux balles)... avec du coup -et c’est intéressant- l’affranchissement du devoir d’expliquer certaines faits. Là où un romancier ou un scénariste européen se devrait de tout justifier de son intrigue, on note dans les romans africains des pans d’explications qui peuvent manquer. Non pas par erreur ou lacune de l’auteur, mais parce que c’est ainsi en Afrique : il y a des choses qui ne s’expliquent pas ; l’irrationnel ou l’irréel font partie de la réalité.

Une précision : Janis Otsiémi est Noir. Or, on peut lire ici parfois des thrillers d’Afrique du Sud (hors les bouquins de Gordimer ou de Brink, Afrikaners, les polars de Deon Meyer), qui prétendent avoir les mêmes ambitions de dénoncer et décrire, alors que les déliquescences africaines n’y sont trop souvent que du décor, du contexte. Ils sont surtout écrits par des Blancs qui appliquent des structures et techniques de récit typiquement américano-européennes, et franchement, ça ne le fait pas vraiment. Otsiémi a raison : il faut que les Africains eux-mêmes, ceux d’Afrique centrale ou de l’Ouest notamment, s’emparent de cette littérature -et qu’ils disent eux-mêmes leur société.

Lors de mon atelier d’écriture au Congo, j’ai rencontré un jeune auteur qui écrivait des polars depuis des années dans son coin, sur de vieux cahiers ou agendas qu’il a récupéré car le papier est cher, qu’il empilait une fois terminés dans ses tiroirs - un auteur qui ne savait même pas avant la venue d’Otsiémi et de moi-même qu’il écrivait du polar, tant ce type de récit pourtant vu au cinéma (quand il y en a un) ou à la télévision est étranger aux auteurs et lecteurs africains. Car c’est ainsi là-bas... et c’est une des autres raisons rendant Otsiémi important à suivre : les auteurs africains accumulent toutes les bonnes raisons de ne pas apparaître. Ayant lu un des manuscrits de ce jeune auteur ; manuscrit que j’ai trouvé déjà très abouti, j’ai décidé de l’aider à distance à le retravailler, puis, plus tard, à le faire éditer en France (il n’y a pas d’éditeur là-bas). La réécriture est en cours... J’espère d’ici quelque temps pouvoir frimer en annonçant que j’aurai aidé le premier, et seul à ce jour, auteur congolais à être connu. En attendant patiemment cette belle perspective, donc, lisez Janis Otsiémi -et bravo à Jigal qui, jadis, l’a repéré, qui a permis au seul auteur de polars gabonais d’exister. Bref, le polar africain arrivera tôt ou tard en plus grand nombre avec un paquet de choses à nous dire. Alors ne prenez pas de retard.

Francis Mizio

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  • Polars urbains 23 décembre 2017
    Le Noël de Francis Mizio !

    Merci de mentionner Janis Otsiemi, une valeur montante du polar francophone, trop peu connu. Je connais bien Janis et j’adore ses livres, même si je trouve que le dernier (Tu ne perds rien pour attendre) a perdu un peu de mordant comparé aux premiers publiés chez Jigal. J’aime ses histoires librevilloises et la guerre des polices, sa façon de toujours avoir sous la main le proverbe qui va bien (il m’a dit les tenir de son grand-père) et sa langue qui retranscrit si bien la réalité africaine. Je crains malheureusement qu’il soit plus connu en France et en Europe qu’au Gabon ou en Afrique.

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