Jean-Luc Bizien : Un coréen au Mexique... Retour sur son roman Crotales...

Comment est née l’idée de Crotales ? Qu’avais-tu envie de faire avec ce roman ?
Jean-Luc Bizien : Quand j’écris du thriller ou du polar, j’ai besoin d’un lieu fort, une terre marquée, imprégnée. Un de ces endroits qui permet de mettre en lumière l’humain, ses difficultés, ses faiblesses et ses qualités, aussi. C’est ainsi que j’ai découvert la Corée du Nord et que les scénarios se sont imposés.

Je pensais avoir fait le tour avec la trilogie des Ténèbres, mais je m’étais attaché à ses personnages. De plus, je devais un dernier roman aux éditions du Toucan.

Et voilà que je découvre avec stupéfaction la situation au Mexique ! Bien avant que le sinistre Donald Trump ne le mette en évidence à force de gesticulation et de déclarations grotesques, je m’intéresse à la situation de cette « autre frontière de métal » – elles ne sont pas si nombreuses, dans le monde. Comme à chaque fois, je réunis de la documentation, je regarde des films, je lis sur le sujet, je traque les reportages sur le Net, je m’imprègne de l’ambiance, des images. Peu à peu, une première intrigue se met en place, puis une seconde. Et la présence de l’un de mes personnages s’impose.

Une fois de plus, sous couvert d’histoires plus ou moins tordues, je m’intéresse aux hommes qui (sur)vivent dans des conditions effroyables.

Le titre, cette fois, m’a été proposé par l’éditeur. Je l’ai accepté tout de suite : pour s’en sortir, là-bas, il faut être comme ces serpents. À l’affût, rapide, létal… et sans pitié.

"Au départ Paik Dong-Soo n’était qu’un personnage secondaire"

On retrouve Dong-Soo qui était déjà présent dans tes précédents romans. Quel rapport as-tu avec ce personnage ? Comment est-ce que tu le vois ?
Jean-Luc Bizien : Paik Dong-Soo s’est imposé pour deux raisons. D’abord, parce qu’il me fallait un personnage hors normes, une espèce de « hard boiled » capable de résister à toutes les charges (et Dieu sait si je ne lui épargne rien depuis quelques livres). Ensuite, j’avais envie de savoir ce qu’il était devenu, après Le Berceau des ténèbres. Même si la trilogie était achevée et la page tournée, Dong-Soo continuait de me hanter.

La vérité, c’est que j’ai mis beaucoup de moi dans ce personnage. Nous avons de très nombreux points communs, même si je n’ai jamais torturé ni tué personne. Le retrouver dans ces conditions, l’observer au milieu de ce nid de serpents m’est apparu naturel. Il est venu m’épauler, en quelque sorte. Pour une fois, je ne montais pas tout seul au front – l’écriture du roman en a été facilitée.

Est-ce que ton regard sur lui a évolué depuis le début de ses aventures ?
Jean-Luc Bizien  : Nul ne peut imaginer à quel point ! La vérité, c’est qu’au départ Paik Dong-Soo n’était qu’un personnage secondaire, conçu pour mettre en valeur le Chasseur – le « méchant » de L’Évangile des ténèbres. C’était un officier nord-coréen certes valeureux, mais qui devait mourir face au Chasseur. Son sacrifice était la preuve que le tueur était redoutable. Dong-Soo m’a surpris en prenant le pouvoir, au fil des pages, jusqu’à devenir l’un des héros du roman, puis de la série.

Il a évolué d’un roman à l’autre, en suivant sa propre logique. À l’origine, c’était quelqu’un de détestable. Un officier du Renseignement, le parfait outil du régime de Pyongyang. J’étais souvent désarçonné, dans les séances de dédicaces, en croisant des lectrices (c’était la plupart du temps des femmes qui tenaient ce discours) venues m’affirmer qu’elles le trouvaient fragile, touchant… J’avais beau leur rappeler qui il était et d’où il venait, rien n’y faisait.

Dans le second tome, La Frontière des ténèbres, j’ai pourtant montré ce que Paik Dong-Soo était capable de faire. Mais pour la première fois, à sa décharge, l’ex militaire agissait par altruisme, pour une bonne raison. Le challenge, c’était de le voir tuer et se comporter de façon ultraviolente… tout en s’humanisant. Enfin, dans le dernier tome, Paik Dong-Soo a tout fait pour mettre un terme au x agissements d’un tueur implacable. Il est allé jusqu’au bout d’une forme de rédemption.
La question restait cependant posée – était-il mort, ou pas, à l’issue de l’aventure ?

La vérité, c’est que je n’en savais rien moi-même.

Crotales m’a permis d’obtenir des réponses.

Crotales se déroule au Mexique. Tu nous as fait visiter la Corée du Nord, la Chine ou bien encore New York. Comment choisis-tu les lieux de tes romans ? Et pourquoi cette fois le Mexique ?
Jean-Luc Bizien : Je lis beaucoup, je regarde les journaux télévisés, je passe des heures sur le Net. J’essaye de ne pas perdre contact avec le monde, avec la réalité quotidienne. Certains sujets m’interpellent aussitôt, d’autres nécessitent une plus longue maturation.

Je crois qu’un thriller ne se résume pas à la poursuite d’un énième serial killer ou à une course-poursuite avec un profiler. D’autres que moi s’y sont attelés et avec beaucoup de talents. Même si j’en mets en scène (le serial killer demeure un élément incontournable du genre) je crois qu’un bon thriller se doit d’aller au-delà. Un auteur de thrillers, sous couvert d’une histoire accrocheuse, doit songer à bousculer son lecteur, à l’inviter à faire un pas de côté, pour regarder le monde et ses aberrations, pour réfléchir à certaines situations inacceptables, à des questions essentielles du monde moderne.

C’est en tous cas le regard que je porte sur mon travail. Au risque de paraître pompeux j’affirme que, de même que le polar met en scène un milieu social et ses vices, le thriller est comme une porte entrouverte sur le monde, un formidable moyen d’inviter le lecteur à le parcourir et à s’interroger sur le devenir de l’Homme.

C’est sans doute pour cela que je n’en ai pas fini avec le Mexique. J’éprouve le besoin de creuser, de faire le tour de la question avant de « bouger la caméra » pour aller inventer d’autres histoires, ailleurs.

"J’ai choisi l’écriture parce que je reste persuadé que c’est le meilleur vecteur de partage"

Le Berceau des Ténèbres a reçu le prix Sang d’Encre il y a quelques mois. Quelle importance ont ces distinctions pour toi ?
Jean-Luc Bizien : Énorme. Recevoir ce prix, c’était énorme. On m’a décerné entre autres le Prix du roman d’Aventure en 2002 pour La Mort en prime time, le prix Lion Noir en 2009 pour La Chambre mortuaire, le prix Plume Libre pour La Main de gloire en 2011 et donc le prix Sang d’Encre en 2016 pour Le Berceau des ténèbres. Ceux qui me touchent le plus sont des prix de lecteurs. Ils sont une véritable reconnaissance.

De plus, étant absent de Quais du Polar depuis des années, j’avoue que ce prix Sang d’Encre de la ville de Vienne avait une saveur particulière, à quelques encablures du centre de Lyon. Cerise sur le gâteau, il m’a été remis par Pascal Dessaint, dont j’admire le travail et la démarche.

Enfin, je ne cacherai pas que voir mon nom s’ajouter à la liste de ses lauréats prestigieux m’a comblé de fierté. Ce prix est très important, tous ces prix sont très importants dans le sens où ils témoignent d’un véritable intérêt des lecteurs. Sans les lecteurs, sans ces retours-là, comment savoir si notre travail a été bien perçu ? Les relevés de vente ne sont qu’une indication partielle, ils quantifient les ventes mais pas le plaisir des lecteurs.

À lire les différentes chroniques sur la toile, on sent qu’il y a un lien fort entre ton univers et les lecteurs. Quel rapport as-tu à ça ?
Jean-Luc Bizien : J’en suis extrêmement fier et heureux. Parce que c’est le livre qui est important et pas l’auteur. Si j’avais éprouvé le besoin de me vendre, j’aurais sans doute opté pour un métier artistique. J’aurais fait de la scène, de la musique ou du cinéma. J’ai choisi l’écriture parce que je reste persuadé que c’est le meilleur vecteur de partage. Je choisis un décor, j’invente des personnages, je les mets en scène à travers des histoires et puis je les mets à disposition des lecteurs.

Chacun s’approprie le livre selon son vécu, sa maturité, sa sensibilité. Le texte, une fois délivré de la sorte, ne m’appartient plus. Constater que des lecteurs s’en sont emparés, qu’ils en font un retour enthousiaste, qu’ils cherchent à partager à leur tour les émotions ressenties à sa lecture…

Que demander de plus ?

"Dong-Soo est devenu un ami, un miroir aussi. Du coup, j’ai envie de savoir ce qu’il devient."

Est-ce qu’on retrouvera Dong-Soo plus tard ?
Jean-Luc Bizien : Je l’espère ! Dong-Soo est devenu un ami, un miroir aussi. Du coup, j’ai envie de savoir ce qu’il devient.

Je suis déjà en train de jeter les bases d’une prochaine aventure, loin du Mexique cette fois. Le Coréen va encore évoluer et j’espère le faire moins souffrir (sans être tout à fait certain que ce sera le cas, au final).

Hélas, rien n’est sûr. Je ne peux ni donner de date, ni affirmer que ce livre verra le jour dans l’année. Tu connais la musique : pour qu’un livre existe, il faut un auteur et un éditeur qui éprouvent l’envie de travailler ensemble.
Une seule chose est certaine : Paik Dong-Soo est encore là… et la vie lui réserve encore quelques surprises de taille !

Quels sont tes projets, sur quoi travailles-tu ?
Jean-Luc Bizien : Je travaille toujours sur plusieurs projets à la fois.
J’ai un roman noir en cours, dont l’action se déroule au Mexique (ce besoin de creuser, encore et toujours).
Je prépare la suite des aventures de Paik Dong-Soo – sans oublier Seth Ballahan, cette fois.
J’avance sur un projet de série SF pour les ados.

Enfin je relis les classiques, avec l’envie de créer une grande saga d’aventure : des thrillers historiques, auxquels je réfléchis depuis deux ans déjà.

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