L’interrogatoire de Charlotte Wood

Bepolar : Bonjour Charlotte Wood. C’est la première fois qu’un de vos romans est traduit en Français. Est-ce que vous pourriez nous dire un petit mot sur vous ?
Charlotte Wood : J’ai publié cinq romans et deux essais en Australie et je suis vraiment ravie d’être publiée en France pour la première fois. J’ai grandi dans une petite ville en Australie avec trois soeurs et un frère, et dès mon plus jeune âge, j’ai passé beaucoup de temps à la campagne, à faire du camping ou à marcher dans le bush. J’ai commencé à écrire vers la vingtaine. Désormais je vis dans la banlieue proche de Sydney avec mon mari, Sean McElvogue, qui travaille dans le transport. Mon dernier livre publié est un recueil d’interviews avec des auteurs autour du processus créatif, et notamment le processus cognitif de la création. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. Et puis sinon, j’adore cuisiner et recevoir des amis autour d’une table. Et je suis impatiente de manger l’excellente nourriture française.

Dans cet endroit, les filles devaient (...) endurer toutes sortes de punitions "officielles". Et il y en avait également beaucoup de "non officielles"

Comment est née l’idée de La Nature des choses ?
Charlotte Wood : La première lueur de l’histoire m’est apparu alors que j’écoutais un documentaire à la radio sur la "Hay Institution for Girls", une prison brutale dans la campagne en Australie. Dix adolescentes étaient droguées et y étaient transportées depuis la ville dans les années 1960. Dans cet endroit, qui a fonctionné jusqu’en 1974 avec une extrême cruauté, les filles devaient marcher, ne jamais se regarder, ne jamais se parler et endurer toutes sortes de punitions "officielles". Et il y en avait également beaucoup de "non officielles" particulièrement sadiques. J’étais en tant qu’écrivain fasciné par cette prison, me demandant comment quelqu’un pourrait y survivre. Mais j’avais besoin de ne pas utiliser l’endroit, pour garder ma liberté créatrice et m’affranchir de l’histoire réelle.

Mais dans un premier temps, ça ne fonctionnait pas. L’écriture était sombre et sans vie. J’ai alors remarqué que toutes les filles avaient été enfermées parce qu’elles avaient été victimes d’agressions sexuelles. Elles étaient considérées comme en "danger moral". Cela m’a semblé la chose la plus cruelle et la plus absurde. Elles avaient subit des violences, elles en avaient parlé et elles étaient punies pour cela. D’ailleurs ce genre de mécanismes n’a pas disparu de notre monde contemporain.

Dans le même temps, je m’intéressais aux discours autour de l’incarcération aujourd’hui. En Australie, cela concerne essentiellement les centres de détention d’immigrés. Il y a une dissonance grotesque entre le langage des dirigeants des prisons et les arguments de notre gouvernement d’un côté, et toutes les histoires d’horreurs qui viennent de ces endroits de l’autre ( avec toutes sortes de violences, agressions sexuelles des femmes et des enfants, automutilation, suicide, maladie et même décès). J’en ai tiré en tant qu’artiste des matériaux compliqués et contradictoires.

Et puis l’histoire a grandi et toutes ces choses se sont mis à tourbillonner ensemble.

Vous avez dix héroïnes et trois geôliers en plein désert. Comment avez-vous choisi vos personnages et pourquoi autant ? Qui sont-elles ?
Charlotte Wood : J’ai tiré le numéro dix du nombre original de filles envoyées à la "Hay Institution for Girls". Et puis je me suis inspiré d’exemples médiatiques de la misogynie contemporaine. Il est évident que le harcèlement sexuel, mais aussi une forme de punition pour celles qui osent parler ou affirmer leur pouvoir, existe partout, des échelons les plus instruits de la société (les chirurgiens par exemple) jusqu’aux classes les plus actives - comme les amateurs de football. La misogynie est pratiquée par tant de personnes, des hommes les plus puissants du monde - des présidents américains aux juges - aux moins puissants.

Je voulais montrer cela comme un modèle profondément intégré de dysfonction sociale, et pas seulement comme une occurrence occasionnelle aberrante. Les femmes de mon livre sont des jeunes femmes urbaines qui n’ont pas encore commencé à comprendre que cette culture est très puissante - et beaucoup d’entre elles ont internalisé la haine de femmes avec lesquelles elles ont grandi.

C’est certainement un roman féministe.

The Guardian parle d’un livre féministe et engagé. Est-ce que c’est votre point de vue sur ce livre ?
Charlotte Wood : C’est certainement un roman féministe. Mais j’espère que ce n’est pas simpliste. Je voulais explorer une partie de la complexité de la féminité moderne, en ce qui concerne les façons dont les femmes acceptent et exacerbent parfois notre propre emprisonnement psychique et les moyens d’internaliser les attitudes négatives à l’égard de notre genre. Donc, les femmes dans mon livre ne sont pas des saintes : les personnages féminins ne sont pas une force unifiée pour le bien contre les oppresseurs masculins - l’un des gardiens est une femme, par exemple, et les filles elles-mêmes concourent et se battent pour survivre.

Votre roman a eu plusieurs prix en Australie, il est publié dans neuf pays et sera bientôt adapté au cinéma. Comment vivez-vous ce succès ?
Charlotte Wood : C’est certainement un roman féministe. Avec une énorme reconnaissance ! J’ai été très surprise que le livre fonctionne aussi bien, car ce n’est pas une histoire facile. Je suis reconnaissante pour chaque lecteur et pour les nombreux messages que j’ai eu - souvent de la part des hommes - le trouvant provocateur et significatif. Maintenant, je retourne au bureau, au calme et au défi d’un nouveau livre, où encore une fois je ne sais rien.

Sur quoi travaillez-vous ? Quels sont vos projets ?
Charlotte Wood : À l’heure actuelle, je travaille sur un petit projet documentaire avec un ami. Ensuite je reviendrai sur mon nouveau roman à propos de trois amies âgées de plus de 70 ans et de la manière dont elles font face aux défis de la vieillesse.

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