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« Bad Lieutenant » d’Abel Ferrara

Les pépites du polar #

C’est l’histoire d’un flic corrompu, camé et criblé de dettes qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans un gouffre inextricable et amoral. Un jour, dans l’espoir d’une récompense susceptible de payer ses dettes de jeu, abyssales, il décide de prendre en chasse les deux criminels responsables du viol d’une nonne. S’amorce alors une chasse à l’homme ne pouvant que s’achever dans les limbes et le sang.

Après "Bad Lieutenant" (1992), le public ne regarde plus Abel Ferrara de la même manière. Celui que l’on se contentait de voir jusqu’alors comme un habile réalisateur de séries B se transforme en authentique héritier de Scorsese. Ferrara avait eu beau auparavant mettre en scène des joyaux comme "L’Ange de la vengeance" (1981), "New York, deux heures du matin" (1984), "China Girl" (1987) ou encore l’immense "The King of New York" (1990), il n’accède donc véritablement à la consécration qu’à partir de "Bad Lieutenant". Non content de pousser le film noir jusque dans ses retranchements les plus extrêmes, le cinéaste offre une renaissance inespérée à Harvey Keitel. Violent, jusqu’au-boutiste, politiquement incorrect, "Bad Lieutenant" suit un protagoniste instable jusqu’au bout de la nuit, dans une veine à la fois mystique et parfois quasi documentaire. Pourquoi est-ce aussi fou ?

Parce que Harvey Keitel, revenu d’entre les morts

La décennie qui précède la sortie de "Bad Lieutenant" s’apparente à une longue traversée du désert pour Keitel, du moins aux Etats-Unis où il va très peu tourner. Jugé caractériel et irascible pendant certains tournages, l’acteur bascule dans la cocaïne et l’alcool. Exception faite de quelques films européens, notamment en Italie (Damiano Damiani, Carlo Lizzani…), sa carrière prend une fâcheuse tournure, jusqu’au jour finalement où il croise la route d’Abel Ferrara, son double colérique, addict comme lui à d’innombrables vices. Or, le rôle que lui propose Ferrara ressemble d’une certaine façon à ce que Keitel ressent alors et vit : la trajectoire d’un personnage déchu en quête de pardon. Médusant de frénésie, le résultat à l’écran dépasse l’entendement. Dans un numéro de cabotinage pas seulement intense mais aussi mystérieux et insondable, son personnage chute jusqu’au plus profond des abîmes pour repousser les limites de la moralité, sort son flingue à tout bout de champ et affiche ses pulsions sexuelles vraiment malsaines. Sa performance exceptionnelle lui vaudra un retour en grâce aux USA, aussi bien via "Reservoir Dogs" chez Tarantino, ou encore plus tard avec "Copland" chez Mangold.

Parce que c’est le film ultime sur la déchéance et la rédemption

Avant "Bad Lieutenant", on pensait avoir tout vu des polars sur fond de déchéance et de souillure, que ce soit chez Don Siegel ("L’inspecteur Harry", 1971), Friedkin ("French Connection", 1971), Fleischer ("Les flics ne dorment pas la nuit", 1972), ou encore Lumet ("The Offence" et "Serpico" en 1973). À chaque fois le principe était presque invariable : un policier, à force chaque jour de se retrouver confronté à la violence et à l’horreur, finissait lui-même par être hanté par le mal, l’incarner. Or, "Bad Lieutenant" repousse encore les limites de ce dispositif de contamination en teintant cette fois l’intrigue d’une dimension mystique judéo-chrétienne qui n’est pas sans rappeler l’inclination de Scorsese pour la quête de rédemption. Car si le lieutenant incarné par Keitel effectue symboliquement une chute libre dans les Enfers, il croise sur sa route divers signes religieux (hallucinations, visions, fantasmes…) qui l’amène à s’identifier au Christ sur la croix. En cela, "Bad Lieutenant" constitue quelque part une sorte de suite larvée de "Mean Streets" (Scorsese, 1973), où les héros recherchaient déjà un pardon impossible. À noter que Werner Herzog, même s’il prétend le contraire, a réalisé un faux remake de "Bad Lieutenant" en 2009, exécré par Ferrara : l’excellent "Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans", avec Nicolas Cage.

Pour sa virtuosité et son rythme hypnotique

Tourné en une vingtaine de jours entre Manhattan, Jersey City ou encore dans le Bronx, "Bad Lieutenant" témoigne d’un sentiment d’urgence et bénéficie d’un savoir faire inouï. Si l’on peut trouver dans l’histoire personnelle d’Abel Ferrara une part non négligeable de l’aspect enragé du film, de ses excès (d’entrée de jeu, le lieutenant sniffe de la cocaïne dans sa voiture juste après avoir déposé ses enfants), il n’est pas interdit de percevoir le long-métrage comme la malédiction émanant du capitalisme triomphant post eighties. Le dernier plan du film, admirable avec tous ses authentiques passants s’arrêtant devant la voiture, met d’ailleurs en scène la Trump tower, alors parangon de l’architecture moderne. Dans ce contexte, l’esthétique tantôt naturaliste, tantôt sophistiquée aux frontières du cinéma d’exploitation, produit une sensation de fluidité étonnante, renforcée par le montage.

Parce que c’est une clé de voûte dont s’inspirent les grands, à l’image des Safdie

"Mad Love in New York" (2014), "Good Time" (2017), "Uncut Gems" (2019)… la plupart des films des frères Joshua et Ben Safdie s’inspirent de près comme de loin de l’atmosphère de "Bad Lieutenant", de ses dialogues syncopés et de son rapport faussement bricolé à l’image. On y arpente forcément un New York de seconde zone, des lieux paumés, mal famés, un peu destroy et en même temps cool car dans leur jus, pas encore normatisé – "Mean Streets" avait initié cette tendance. Reste toutefois une exigence par-delà la mise en scène : ne pas mentir à travers le rendu de la ville. Une part documentaire est ici revendiquée, sans fard ni tromperie. C’est à cela sans doute que l’on distingue les films qui trompent et les films qui mettent à nu quelque chose. "Bad Lieutenant" se range bien sûr dans cette seconde catégorie. Dommage qu’Abel Ferrara, en dépit d’une discipline et d’un talent n’ayant cessé par la suite d’essaimer, apparaisse aujourd’hui aussi oublié et isolé, même si bien évidemment cela lui confère liberté et indépendance. Il n’empêche que ses derniers films manquent de moyens ("Welcome to New York", "Tommaso"…).

Pour sa bande originale inoubliable

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