#Mafia : « Ils vivent la nuit » et la « trilogie Coughlin » de Dennis Lehane

N°4 au palmarès des meilleurs livres du crime organisé selon BePolar

On commence (selon nous) à tutoyer les sommets et on retrouve l’un des écrivains contemporains les plus talentueux de sa génération : Dennis Lehane. Si le premier volume de sa « trilogie Coughlin », Un pays à l’aube est sûrement le meilleur des trois opus, ses suites Ils vivent la nuit et Ce monde disparu sont de superbes fresques sur le crime organisé. Ils vivent la nuit, plus profondément analysé ici, est un grand roman de la Prohibition, celui de la pègre bostonienne conquérante, qui nous entraîne sur les chemins de l’héritage familial.

L’histoire :

Un pays à l’aube, la trilogie Coughlin tome 1
L’Amérique se remet difficilement des soubresauts de la Première Guerre mondiale. De retour d’Europe, les soldats entendent retrouver leurs emplois, souvent occupés par des Noirs en leur absence. L’économie est ébranlée, le pays s’est endetté et l’inflation fait des ravages. La vie devient de plus en plus difficile pour les classes pauvres, en particulier dans les villes. C’est sur ce terreau que fleurissent les luttes syndicales, que prospèrent les groupes anarchistes et bolcheviques, et aussi les premiers mouvements de défense de la cause noire. En septembre 1918, Luther Laurence, jeune ouvrier noir de l’Ohio, est amené par un étonnant concours de circonstances à disputer une partie de base-ball face à Babe Ruth, étoile montante de ce sport. Une expérience amère qu’il n’oubliera jamais. Au même moment, l’agent Danny Coughlin, issu d’une famille irlandaise et fils aîné d’un légendaire capitaine de la police de Boston, pratique la boxe avec talent. Il est également chargé d’une mission spéciale par son parrain, le retors lieutenant McKenna, qui l’infiltre dans les milieux syndicaux et anarchistes pour repérer les "fauteurs de troubles" puis les expulser du territoire américain. A priori Luther et Danny n’ont rien en commun. Le destin va pourtant les réunir à Boston en 1919, l’année de tous les dangers. Tandis que Luther fuit son passé, Danny cherche désespérément le sens de sa vie présente, en rupture avec le clan familial. Dans une ville marquée par une série de traumatismes, une ville où gronde la révolte, la grève des forces de police va mettre le feu aux poudres.

Ils vivent la nuit, la trilogie Coughlin tome 2
Boston 1926. En pleine Prohibition, l’alcool coule à flots dans les speakeasies et Joe, le plus jeune fils du commissaire adjoint Thomas Coughlin, est bien décidé à se faire une place au sein de la pègre. Il commence par braquer un bar clandestin appartenant à un caïd local et, surtout, commet l’erreur de séduire sa maîtresse. La vengeance ne se fait pas attendre et Joe se retrouve derrière les barreaux. C’est là qu’un vieux parrain, Maso Pescatore, se charge de son "éducation" et que la carrière de Joe va prendre son essor. De la Floride à Cuba, Joe fait son chemin, pavé d’embûches, de luttes et de trahisons, parmi ceux qui "vivent la nuit". Mais au détour du chemin l’attend aussi une grande histoire d’amour...

Ce monde disparu, la trilogie Coughlin tome 3
En 1943, le monde est en guerre mais aux USA la mafia est prospère aux États-Unis. Après avoir régné sur le trafic d’alcool en Floride, Joe Coughlin a passé la main à son second Dion Bartolo tout en continuant d’agir comme conseiller pour les gangsters Meyer Lansky et Lucky Luciano. Mais un jour, il reçoit la visite d’un gardien de prison porteur d’un terrible message : un mystérieux commanditaire a mis sur sa tête un contrat dont l’exécution est prévue pour le mercredi des Cendres. Joe n’a que peu de temps pour envisager de découvrir qui veut sa peau car il ne peut envisager de laisser son fils orphelin.

Pourquoi ce livre est important :

Ils vivent la nuit est avant tout un grand roman de la Prohibition : on se retrouve au coeur de la pègre dans sa bataille pour le contrôle du trafic d’alcools, de 1926 à 1935, de Boston à Tampa (Floride), au cœur de la crise économique. Ces années sont une sorte d’âge d’or pour le crime organisé : le Volstead Act passé en 1919 et chargé de juguler la consommation d’alcools va initier une période de treize ans où la contrebande va multiplier et considérablement enrichir les mafias.

Sous les aspects d’une tempérance et d’un puritanisme tout protestant, l’Amérique hypocrite (mais elle n’est pas la seule) va donner son imprévu blanc-seing à un trafic lucratif dont profiteront les moins honnêtes de ses nouveaux citoyens, immigrés de première ou seconde génération d’origine italienne ou irlandaise, qui voulaient leur part du rêve américain.

Sous des aspects déjà largement rebattus, le monde souterrain est présenté de manière originale par Lehane comme s’inscrivant dans une autre perspective, celle de la vraie foi, du culte de l’argent, de toutes les compromissions qu’elle peut amener, sur les conséquences des actes des peuples et des individus qui la composent, notamment auprès des populations encore plus défavorisées. L’Amérique latine y est décrite comme l’éternelle arrière-cour d’un impérialisme wasp qui fait écho à la volonté de domination d’individus avant tout égocentriques. Là aussi, la rédemption passera par l’amour de son prochain...

Dennis Lehane prend des risques en sortant de son cadre habituel, celui de « sa » ville, Boston, lieu récurrent de ses romans, pour suivre l’évolution d’un voyou paradoxalement sympathique, nourri et formé en son sein, qui prend son envol près du soleil de Floride, nouvel Icare qui se lie aux exilés cubains.

Si le roman n’est pas exempt de personnages parfois un peu caricaturaux, c’est aussi une belle fresque cinématographique où chaque plan est travaillé, chaque image sert le dessein de l’auteur : hypnotiser le lecteur dans une saga qui déroule la grande Histoire par le biais de son histoire.

En plus de ses talents de conteur et du cadre magnifiquement rendu de la Prohibition, Lehane excelle dans l’orchestration de cette saga familiale : les deux fils du charismatique et corrompu capitaine de police Thomas Coughlin sont les deux incarnations d’un même visage, celui du poids de l’héritage familial. On suivait le policier Danny dans Un pays à l’aube, on explore dans le second opus l’univers de son cadet Joseph, oiseau de nuit qui vole en compagnie de marginaux et de hors-la-loi. Filiation et rébellion comme deux manières de réagir au modèle paternel... et patriotique.

Ce qu’il faut retenir (pour briller en société) :

1. Le Volstead Act est un texte législatif de 1919 qui complète et permet la mise en œuvre du XVIIIème amendement de la Constitution américaine. Ils instaurent des restrictions sévères à la production et la consommation d’alcool, ouvrant une période connue sous le nom de Prohibition. Devant l’échec patent de cette tentative de moralisation de la vie publique (et l’essor incontrôlé de la mafia), cet amendement fut limité (Blaine Act) puis supprimé en 1933, ce qui généra des scènes de liesse un peu partout dans le pays.

2. Ils vivent la nuit a reçu le prix Edgar-Allan-Poe du meilleur roman, probablement l’une des plus prestigieuses récompenses remises à un polar aux États-Unis.

3. Ce roman a été adapté en 2017 sous son titre original Live by Night par Ben Affleck. Ce film est clairement un ton en-dessous de l’œuvre duquel il s’inspire et n’est pas la meilleure adaptation d’un livre de Lehane par Ben Affleck… qui réalisa en effet le film Gone, Baby, Gone en 2007.

4. Dennis Lehane apparaît à plusieurs reprises aux côtés d’autres auteurs de polar (Michael Connelly, James Patterson) dans la série télévisée The Castle, lors de scènes de parties de poker avec le personnage fictif de Richard Castle. Un joli clin d’œil.

5. Dennis Lehane est le grand romancier de l’histoire criminelle de Boston. L’occasion pour nous de vous conseiller un passionnant document, Messe Noir de Dick Lehr et Gerard K. O’Neill paru chez Hugo Document. On y découvre la véritable histoire de Whitey Bulger, le criminel le plus violent de l’histoire de Boston, devenu un informateur du FBI par opportunisme, pour mettre la ville à ses pieds. C’est lui qui a inspiré le personnage incarné par Jack Nicholson dans le film Les Infiltrés de Martin Scorsese.

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