#Mafia : American Tabloïd » et la trilogie « Underworld USA » de James Ellroy

N°3 au palmarès des meilleurs livres du crime organisé selon BePolar

Voici venue l’heure du Maître. Qui ? Mais James Ellroy voyons ! Sa trilogie « Underworld USA » composée d’American Tabloïd, American Death Trip et Underworld USA est un pur chef-d’œuvre de noirceur et de violences qui retrace son histoire des États-Unis de 1958 à 1978. Ce formidable récit de politique-fiction n’a pas son pareil pour brouiller les limites entre le vrai et l’invention. La mafia y joue admirablement son rôle de pieuvre et les passions humaines, au premier rang desquelles la vengeance, la culpabilité et la rédemption, sont magnifiées par le style inimitable d’Ellroy.

L’histoire :

Underworld USA, tome 1 : American Tabloïd
Malgré son poids, American Tabloid tient de l’épure tant il semble que l’auteur ait taillé à la serpe dans un manuscrit que l’on imagine colossal. Plein comme un œuf, American Tabloid requiert une attention de tous les instants : une simple ligne parcourue d’un œil distrait, et c’est une conspiration, un retournement de veste ou un cadavre qui risquent d’échapper au lecteur. Il n’en fallait pas moins pour passer au scalpel les mille jours de l’administration Kennedy et dresser le tableau dantesque des cinq ans qui courent de novembre 1958 au 22 novembre 1963 à Dallas... Bruno Gendre, Libération.

Underworld USA, tome 2 : American Death Trip
Dallas, novembre 63. Le cœur du rêve américain explose. Un jeune flic arrive de Las Vegas avec 6 000 dollars en liquide et un sale boulot à exécuter. II ne sait pas qu’il va faire partie du complot visant à étouffer la vérité sur l’assassinat de Kennedy. II s’appelle Wayne Tedrow. Cinq années dans les coulisses de la politique vont le conduire de Dallas au Vietnam, en passant par le sud des États-Unis. Cinq années avec J. Edgar Hoover, Howard Hughes, la Mafia et le Ku Klux Klan. Le cauchemar américain nourri des coïncidences de l’Histoire, les années 60 passées au crible par Ellroy.

Underworld USA, tome 3 : Underworld USA
Eté 1968 : Martin Luther King et Robert Kennedy ont été les victimes de conspirations meurtrières. La Convention démocrate de Chicago est sabotée par des spécialistes en coups fourrés. Howard Hughes s’est fait escroquer dans le rachat des casinos de Las Vegas par la mafia. Les militants noirs se préparent à l’insurrection dans les quartiers sud de Los Angeles, et le FBI, toujours sous la houlette de J. Edgar Hoover, utilise tous les moyens pour les détruire. A la croisée de ces événements, le destin a placé trois hommes : Dwight Holly, l’exécuteur des basses œuvres de Hoover, Wayne Tedrow, ancien flic et trafiquant d’héroïne, et Don Crutchfield, jeune détective obsédé par les femmes. Dwight, Wayne, Don : leurs vies s’entrechoquent sur la piste de Joan Rosen Klein, la "Déesse rouge", et chacun d’eux paiera « un tribut élevé et cruel à l’Histoire en marche ».

Pourquoi ce livre est important :

Ellroy annonce la couleur dès son titre : son histoire sera celle de l’Amérique vue par le prisme peu fiable d’un tabloïd (journal à scandales), un écho au « titre de presse » évoqué dans le roman, détenu par un vieillissant Howard Hugues (ce magnat des affaires qui produisit notamment le premier film Scarface) mais surtout à sa volonté de terrasse le mythe d’un âge d’or, celui des « happy days », d’un pays en plein boom économique mais en pleine déliquescence morale.

En ces temps obsédés par l’argent et les luttes de pouvoir, la mafia y joue avec merveille le rôle de pieuvre tentaculaire nageant au milieu des gros poissons. CIA, FBI, politiques, syndicats sont en complète opposition avec les valeurs puritaines de l’Amérique et se livrent entre eux à une guérilla permanente : Robert Kennedy, fils cadet incorruptible d’une famille enrichie au contact de Cosa Nostra, enquête sur les liens des syndicats avec la mafia, avec qui la CIA s’allie pour renverser Castro, action clandestine en partie financé par le trafic d’héroïne. Quant au mythique patron du FBI, John Edgar Hoover, qui semble abhorrer les communistes autant que les Kennedy, il joue un rôle équivoque, aux intérêts troubles. Tout converge vers l’assassinat du président John F. Kennedy.

La grande force de ces romans, c’est bien évidemment l’inimitable style Ellroy : les phrases abruptes voire acides à l’inventivité verbale foisonnante, parfois dépouillées à l’extrême, sans description ni atermoiements psychologiques n’ont d’autre but que de rendre la violence de la vie intérieure et extérieure des protagonistes, redéfinir un langage à même de servir le récit dans la forme comme dans le fond.

Si ce texte demande un degré certain d’attention, il force aussi l’admiration par son incroyable richesse. Sur sa forme, tout d’abord : il est truffé d’argot d’époque emprunté tant aux policiers qu’à la pègre, aux Klansmen (les partisans du Ku-Klux-Klan) comme aux militants nationalistes noirs, mais aussi de trouvailles humoristiques et de nombreuses figures de style, comme les allitérations (bien rendues dans la version française), ou l’utilisation importante d’anaphores.

Sur le fond, Ellroy est un architecte de la structure romanesque, son plan est calibré et affiné de manière à donner au récit à la fois son rythme et sa juste ampleur. Si fiction et réalité sont habilement entremêlées dans la narration, l’auteur relève haut la main le défi de mener des intrigues parallèles (et pas uniquement celles des trois personnages principaux) sans perdre son lecteur attentif grâce à des habiles « hors texte » sous forme de notes de service, documents classifiés, retranscriptions de conversations téléphonique, mémos. Maître du tempo, Ellroy peut alors disposer en orfèvre des références subtiles à d’autres de ses œuvres et leurs personnages, pour inscrire ses écrits dans une vraie continuité artistique.

Ellroy, c’est aussi un formidable peintre des passions humaines. La grande réussite de ce roman, ce sont ces trois personnages principaux complexes, secondaires à l’échelle de l’Histoire, mais reflets déformants et étonnants des grands hommes qui dirigent le pays. Chacun est mû par des besoins inhérents à son passé : Pete Bondurant, maquereau, dealer, tueur professionnel avant tout caractérisé par sa volonté de vivre ; Kemper Boyd l’ambitieux en mal de reconnaissance sociale, perdu par ses allégeances successives ; Ward Littell, l’idéaliste déçu et dévoyé.

La culpabilité et la rédemption tiennent une place centrale dans l’œuvre d’Ellroy, ses personnages naviguent à vue entre leur choix et la grande roue de l’Histoire, cherchent un sens à leur vie et jouent pourtant des rôles multiples. Impossible de prévoir où les mèneront leur trajectoire suite à leur rencontre avec la pieuvre. Ellroy, ce grand illusionniste…

Ce qu’il faut retenir (pour briller en société) :

1. James Ellroy est surnommé « l’American Dog » ou « le Dog ». Il se présente lui-même comme un ermite coupé du monde pour éviter que la modernité n’interfère avec ses romans, qui se déroulent des années 1940 aux années 1980.

2. Ellroy a connu de nombreuses vicissitudes avant de connaître la gloire littéraire : élevé seul par sa mère, l’assassinat de celle-ci en 1958 va amorcer pour lui une longue période de deuil parsemée de délinquance. Cambriolages (argent, drogues et... petites culottes féminines), arrêt des études à 17 ans, engagement dans l’armée puis consommation effrénée d’alcool et de drogues, petits boulots et vie de sans-domicile fixe. Ses soucis de santé et l’envie de sortir du tunnel le mèneront à cesser toute consommation de drogue en 1977 et à se consacrer (notamment) à ses écrits.

3. American Tabloïd a reçu le trophée 813 de la meilleure traduction 1995, American Death Trip le trophée 813 du meilleur roman étranger 2001. L’occasion de saluer l’incroyable travail de passionnés de l’association 813 qui œuvre depuis 1979 pour la promotion du polar.

4. Un autre roman de James Ellroy évoque le rôle de la mafia, probablement l’un de ses plus connus avec Le Dahlia Noir : c’est L.A. Confidential qui explore une cité des Anges en prise avec une vague de règlements de comptes faisant suite à la chute du caïd de la pègre Mickey Cohen. L’adaptation culte de ce roman réalisée par Curtis Hanson met notamment en scène Kevin Spacey, Russell Crowe, Kim Bassinger et Guy Pearce.

5. Un tueur à gages français nommé Jean-Philippe Mesplède fait son apparition dans American Death Trip, hommage au critique spécialiste du polar Claude Mesplède, décédé fin 2018.

6. Il ne figure pas à ce palmarès mais a donné envie à James Ellroy d’écrire sa trilogie « Underworld USA » : n’hésitez pas à découvrir le formidable Libra de Don DeLillo, qui suit le trajet de Lee Harvey Oswald, l’assassin présumé de John Fitzgerald Kennedy.

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